La forêt

Je n’arrive pas à commencer ce texte de mon indécision.

Je rencontre des gens passionnants parfois. Ils me mettent en joie, me font sourire.

Il y a un type qu’on connaît comme ça, un peu plus que comme ça, je suis même sûre qu’on le connaît mieux que certains de ses amis, un type qui montre façade et qui parfois s’écroule et parfois se lézarde. Et quand il vient nous voir, nous savons qu’il a réussi à reboucher une fissure. Il vient quand il va presque mieux, mais il veut se rassurer, pour aller complètement bien.

C’est un gars qui a été poussé dans son enfance à faire le même métier que papa. À la dure, comme papa. Avec les techniques de papa. Et le carburant de papa aussi. Je ne me trompe pas de beaucoup, je connais ce modèle. Le carburant de papa, frelaté, a fait du mal. Ce mal que personne ne voit pour ne pas se voir dans le miroir. Je parlerai un jour de ça, de cette relation avec ce qui a fait tenir debout avant de faire tomber encore plus bas.

Mais ma colère est encore trop grande, et je ne veux pas me fâcher avec tout le monde d’un coup.

Cet ami est venu un jour avec un truc sous le bras. Il le tenait comme ça, comme un truc. Un machin dont il ne savait pas ce qu’il allait faire : nous en parler, nous le donner, l’escamoter?

Il est comme ça, il tourne longtemps autour avant de dire. Il a fait ça longtemps, avant de demander conseil à l’homme, qui avait eu quasiment le même papa. Tourner autour, renifler, réfléchir, reculer, revenir. Un pas en arrière, deux pas en avant.

Un jour il a tout déballé, même devant moi, il fallait le faire, il fallait du courage, il fallait reconnaître. Ne plus se taire, dire, cesser de nier, accepter.

Accepter qu’il devait cesser de boire pour ne pas mourir.

Ça, c’était il ya quelques années déjà. Il est revenu à chaque fois qu’il se sentait découragé, le métier, les gens, lui. Arrêter de boire ou se mettre à poil et tout recommencer. Seul, solitaire, solitude.

Ce truc sous le bras, il a fini par me le tendre. Il sait que je bafouille quelques pages de temps à autre, il ne me lit jamais, mais il sait, alors il se fait un point commun. Il me tend son livret, quelques pages reliées, comme un exposé au lycée, tapuscrit, noir sur blanc. Un objet fini.

Les gens passionnants sont ceux qui sont là où on ne les attend pas.

Et j’en rencontre plein qui me réconcilient avec l’être humain.

Tu sais, toi qui me lit, que les élections passées m’ont été rudes rudes et que je n’en suis remise qu’à travers mes colères et mes embruns.

Depuis j’anguille à merveille. Je me carpe très bien.

Mais de fait, je ne suis plus moi-même, si tant est que je sache qui je suis, ou fusse et serai.

Alors, je rencontre des gens, et j’attends maintenant. J’attends de voir où mon coeur mène ma langue, si elle se délie ou se dessèche. N’est-ce pas une très désagréable sensation de ne plus jamais dire ce que l’on pense de peur de froisser, chiffonner? Même si le lin est à la mode tous les étés, je crains la tache, la déchirure, le caillou dans la vase, le cheveu dans le potage.

Ainsi, tu me verras me renfrogner dans le canapé, marmonner ou de rien, sourire peut-être, mais sans les dents, ne pas penser pour ne pas dire. Je n’en peux plus de tous ces gens qui savent, qui sont sûrs et certains, qui assènent, sans t’avoir écouté.e, ni entendu.e, ceux qui pensent que nous, au fond, n’avons jamais su faire, ne sommes pas de bon conseil, puisque le monde change et qu’il nous a mis aux oubliettes, ou bien oui, le monde change et c’est de notre faute ce qu’il est devenu. Pourri.

J’ai déjà quitté des endroits pour moins que ça. Fuit.

Ils deviennent si rares ces moments où je peux rire de moi-même avec les autres, qui ne jugeront pas, qui ne critiqueront pas, car ils savent être passés par là, peut-être y sont-ils encore. Ils sont rares ces moments où en face de moi, un être humain, vivant, planté au sol et nourrit de sa terre, un autre être humain qui croit en ce qu’il fait, avec la passion imbécile qui fait abat les montagnes, imbécile parce qu’elle ne sait pas encore que la montagne est plus forte.

Je chéris ces instants créatifs, où mon esprit s’ouvre, où je sens gargouiller l’appétit de mon cerveau, où je sens battre mon coeur, et je planterais un arbre pour ces jours-là.

Sans doute qu’il me faudrait une forêt pour me soigner, un entrelacs de branches, de pousses de printemps, ce serait une forêt printanière, une forêt en devenir, avec quelques feuilles maladroites, des nids d’oiseaux fragiles, des toiles d’araignées du matin, des papillons de nuit et quelques chauve-souris.

Hier, une chauve-souris s’est égarée dans le salon, la pauvre. Une chauve-souris ne fait pas un bruit, ne déplace pas l’air en chuintant, ne dit rien, ne crie pas. Une chauve-souris ne vole pas non plus vers la lumière, elle préfère l’air du soir. Elles n’est sortie qu’une fois les lumières éteintes et toutes les portes ouvertes. Elle se déplace sur les courant d’air.

C’était beau, c’était triste, c’était comme si l’espoir devait se saisir même dans le noir.

Je voudrai planter une grande forêt d’espèces rares, avec une clairière et un feu de bois.

 

 

 

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