La femme du couple se tient devant le guichet et demande s’il ne manque vraiment plus rien.
Il y a 10 personnes derrière toi, la vieille, alors si on te dit que tu as signé tous les papiers n’en demande pas plus. Le mari du couple a soudain ce qui lui semble être une illumination : il fait un geste du bras, celui qui tient sa casquette au crocodile vert, pour interpeller sa femme, en lui cognant la fesse gauche. « Ah! si tu demandais, tu sais, un rendez-vous avec la femme qui s’occupe, tu sais, qui s’occupe de, comment on dit déjà, de l’argent, oui, c’est ça, un rendez-vous avec la femme qui s’occupe de l’argent ».
Ça tombe bien Duchmoll, tu es dans une banque, alors ça ne devrait pas poser de problème.
La jeune femme derrière le guichet, jette un oeil à la file qui s’allonge, rictus.
Ça fait déjà 10 minutes qu’elle est là, elle voudrait en finir, aller dans la librairie plus haut, s’y perdre un peu, rêver, elle voudrait aussi prendre un café, en terrasse si ça se trouve, il fait beau, mais il faut qu’elle rentre pour faire à manger, en fait, même si elle n’a pas envie de rentrer, ni de faire à manger, va bien falloir pourtant, alors bouge ton cul.
« -Vous étiez suivis par madame Buchemin mais elle est partie (grimace) alors votre portefeuille est en attente avec monsieur Dénuel (sourire).
-Oui, mais vous comprenez, on attend une importante somme d’argent, alors on voudrait savoir où placer. Vous savez si les actions du Crédit Patate sont bien en ce moment? Vous devriez savoir, au moins pour votre salaire, s’il va augmenter »
C’est ça, comme si les actions faisaient bouger le salaire de la pauvre guichetière. Elle a déjà bien de la chance si elle est en CDI, enfin si elle aime voir des Duchmoll comme toi défiler à tout bout de champ, elle aura bien de la chance si elle n’est pas obligée de déménager dans les 2 ans, tu comprends, pour ne pas « s’attacher » à la clientèle, des fois qu’icelle choisirait ses placements à la gueule du conseiller. Il est loin le temps du banquier qui soigne tes comptes comme le médecin de famille. Sache, Duchmoll, que tu n’es rien d’autre qu’un numéro client dans la longue liste des portefeuilles que les conseillers gèrent. T’inquiète, tu auras un coup de fil quand la Gestion Evénementielle Relation Client (GERC, pour les intimes) ou l’équivalent, aura détecté grâce à la magie de l’informatique, qu’il est temps de te proposer des sous, un crédit, ou un endroit où perdre le fric que tu as, ou pas.
« -Vous voulez un rendez-vous alors?
-Ah ben non, en fait c’est pas avant septembre ».
13 minutes pour en arriver là.
Son café refroidit dans son esprit, les mots du bouquin s’oublient. On l’accusera encore d’être partie trop tard, ou pour rien, la banque c’était pas urgent, on lui reprochera de ne pas avoir été là pour le repas, tout ça à cause de Duchmoll.
Elle n’a pas envie de rentrer faire à manger.
L’arrêt dure, l’arrêt long, l’arrêt quand il faut, et parfois quand il ne faut pas. Faux pas?
Elle fait parfois, et parfois elle ne veux pas, mais le fait est que ce travail est quotidien.
Il n’y a pas d’autre urgence que celle du patron, elle n’est pas au même rythme et ça coince. Tout se fait en temps et en heure, mais pas au timing qu’il veut. Il est capable de lui reprocher sa propre procrastination, de lui reprocher de ne pas faire, il ne sait pas, il ne devine pas, que ce temps à ne « rien faire » n’est pas rien.
De toute façon, il oublie de lui servir un café. Il l’oublie à force de ne plus la voir, ni l’avoir.
Elle sera là quand il va rentrer, il sera là quand il parlera de ce qu’il a fait, sans elle, elle sera là pour lui servir un café. Elle sera là, à l’attendre, qu’il finisse de procrastiner.
Ou pas.
Elle ne veut pas qu’ils ressemblent à Duchmoll.
