Chronologie

Elle a des cubes de couleurs devant elle, sur la table, elle porte une blouse vichy bleue, elle est coiffée avec une raie sur le côté, elle ne sourit pas, voire, elle fait la tête, son bonheur est tout à fait caché. 

Quelques années plus tard, en CE1 sans doute, elle est au premier rang, les cheveux aux épaules, la raie de coté, la même barrette dorée, les épaules rentrées, le regard noir, le bonheur n’est pas encore affiché. 

Des décennies plus tard, elle se demande ce qui pouvait bien lui donner cet air là, elle se souvient vaguement de remarques désagréables sur son nom, elle se souvient de s’endormir en classe, et d’oublier ses chaussures sous la table. Elle se souvient du maître qui la gronde, elle se souvient qu’elle n’aimait pas l’école. 

Son premier sourire est en CM1.

Elle se trouve jolie, elle se rappelle la maîtresse qui arpente l’estrade en postillonnant joyeusement, elle est deuxième de sa classe, elle a une amie, qu’elle retrouvera plus de trente ans plus tard. 

Elle passe ses vacances d’été chez ses grand-mères, elle entend des phrases comme « il ne faut pas être trop belle, ça porte préjudice » elle finit par croire que la beauté est un défaut, alors elle ne sera jamais jolie. 

En CM2, clairement, il fait chaud, le soleil fait faire la grimace à tous les acteurs de la photo, elle a la raie sur le côté et la barrette dorée, ce sera la dernière année. Elle est blanche, les autres beaucoup moins, elle est Patricia dans le Lion de Kessel, elle boit, à toutes les récréations de La Providence, du lait au chocolat servi dans une timbale en plastique à même une grande poubelle noire. Il ya des garçons qui veulent voir sous sa jupe, elle veut se faire percer les oreilles comme les copines, elle lit les histoires de Saints chez Frère Miguel. 

Elle apprend la langue, elle apprend l’accent, elle vit chez ses amies, elle voit le sacrifice du boeuf, elle frissonne à la marche sur le feu, elle s’émerveille du Dipavali, elle court voir les chars décorés de fleurs, elle s’étonne de la pluie de cendre de canne à sucre, elle reconnaîtra toute sa vie l’odeur de l’usine sucrière, elle marche en tongs, elle crie devant les araignées immenses, elle titille les herbes carnivores, elle évite les fourmilières sous la corde à linge, elle s’ébroue sous le jet d’eau avec son frère, elle dévore les carris les rougails, les beignets banane d’Amélie, elle aime tout, ou presque. 

Elle est amoureuse d’Arnaud, elle fait un train avec lui, les profs sourient quand ils se tiennent la main, elle mange les bonbons piments de Lépinay, les mangues au sel et au piment sur le trottoir en attendant sa mère, avec Pascal. Elle aime Pascal aussi, mais lui non, il se confie à elle. 

Elle court sur le terrain de sport, l’endurance elle aime, il fait très chaud, ils ont bus sur la route à la pompe à eau sur le trottoir, elle court et le prof lui dit qu’elle devrait porter des soutien-gorge. Elle a 13 ans, avec ses copines elle considère que le prof est un obsédé. 

Dans la rue, on la siffle, mais dans la rue, tous les garçons sifflent les filles, alors ça ne lui fait ni chaud ni froid. De toute façon elle est moche. 

Elle veut s’habiller autrement, comme ses copine, elle défait sa raie, enlève sa barrette, porte des chemisiers transparents et des boucles d’oreille en plastique rose, des clips car elle n’a pas encore le droit de percer ses oreilles. 

Elle va à l’île Maurice avec sa classe, à Port-Louis, elle n’a jamais rien vu d’aussi pauvre ni d’aussi sale,  à l’île au cerfs, elle n’a jamais rien vu d’aussi beau, elle est amoureuse de Karim (un ami de Pascal), il essaie de la toucher dans une vague à la plage, elle ne l’aime plus. 

Elle apprend qu’ils doivent quitter l’île, que l’amour de sa vie va se retrouver à 10000 kilomètres et qu’elle ne le reverra jamais, elle adore le ciel bleu, elle voudrait un cyclone pour empêcher les décollages, elle prend toutes les adresses de ses amies, elle négocie de percer ses oreilles en échange de ne pas aller à l’île Maurice où ses parents vont avec sa soeur. 

Tout se mélange dans sa tête, son coeur est brisé, sa haine grandit. 

Elle vit en Bretagne en janvier, il fait 8 °C, elle meurt en voyant sa peau se desquamer dans l’eau du bain, de la maison qu’ils habitent provisoirement, un lieu si triste qu’elle n’a pas d’avenir. 

Le collège la dessèche, elle ne supporte pas toutes ces portes fermées, les fenêtres grises (mais c’est le ciel qui est gris), les blouses des professeurs, les toits noirs, les arbres décharnés et nus, non, elle n’aime rien, la couleur a disparu de sa vie, au sens propre comme au sens figuré. Elle déteste tout le monde, ses parents en premier. 

Elle a 17 ans, on lui dit qu’elle a la mer dans le sang, elle sera monitrice de voile. Elle apprend, elle se fait des bleus, elle tombe amoureuse. Elle met le jean mouillé plein de sel chaque matin, elle supporte l’eau froide, et puis un jour elle sait faire de la voile, elle devient vraiment monitrice. Elle revient tout l’hiver, faire les régates. 

Son Pascal est à la gare, elle va le chercher, ils passent le réveillon chez une amie, elle fait l’amour pour la première fois, elle le dit à sa mère, parce que c’est celui qu’elle a choisit depuis le début, elle sait qu’il part à la fin de la semaine, que c’est la dernière fois qu’elle le voit. 

Il lui a dit « tu as un beau corps ». 

Elle l’emmène au centre nautique, elle lui présente celui qu’elle aime après lui, passation de pouvoir, relais. Ni l’un ni l’autre ne sait qui est l’autre pour elle.

Elle va à Madère avec sa grand-mère. Elle tombe dans les yeux du serveur, elle se liquéfie. Elle le suit la nuit pendant que la grand-mère dort et visite la capitale avec un local. Elle aime ce qu’elle voit, ce qu’elle apprend, même en anglais. Il essaye de la prendre dans une des cabines de piscine de l’hôtel, elle s’enfuit, elle déteste les garçons. 

Elle ne se souvient plus comment elle se retrouve avec JP. Elle se souvient d’une année en coloc avec lui. De sa jalousie quand elle le quitte. De sa tentative d’effraction, de sa violence, de ses menaces. 

Elle déteste le masculin. 

Elle travaille dans un hôpital, à un poste de contact. Un médecin la drague, elle se sent puissante, elle ne l’aime pas, elle couche, le sexe sans l’amour.

Elle n’aime pas les garçons qui ont le cerveau sous la ceinture.

Elle rencontre S. Un gentil. Trop. Elle le quitte. Elle ne sait plus qui elle est, qui elle aime. Il y a toujours un fond pour ce garçon rencontré au centre nautique. Ils se revoient à la fac. Ils finissent par sortir ensemble, puis vivre ensemble, puis avoir des enfants, puis divorcer. 

Il lui aura fallu 17 ans pour découvrir qu’elle s’est leurrée. 

Elle apprend que la liberté a un coût, elle se dit que les femmes sont éduquées pour assouvir les besoins des hommes, elle apprend qu’elle peut aussi jouir, elle est vieille mais elle espère qu’il n’est pas trop tard pour bien refaire, elle veut léguer à ses enfants le droit de s’aimer, d’être heureux, d’être soi. 

Elle constate que ses amies subissent le joug des hommes qui ont le pouvoir de leur force physique, elle n’en peut plus d’être atteinte par une critique ou une remarque qui mettent en doute ses capacité, elle ne supporte pas les ordres, ni l’uniforme, elle veut aller à contre-courant, l’a t-elle jamais été, et à quel prix?

3 commentaires

    1. Je ne sais pas si c’est beau, c’est sincère, fouillis, incomplet. Il reste beaucoup à dire. Et moi aussi ça me fascine les histoires de femmes. Les femmes en fait. Leurs douleurs aussi.

      J’aime

Laisser un commentaire