Nav en plein jour et sous un pont

Jeudi, A 29, 18:42

C’est l’heure de la nuit déjà, le pont de Normandie éclairé comme la rues d’une ville.

Je suis au volant, j’admire et en même temps je veux être  ailleurs. 

Sous le pont, par exemple.

Mardi, 10:30, je largue les amarres pour la première fois seule maître à bord d’An Istreg, le « navire » de la maison à laquelle j’ai le loisir de donner mon temps et mon coeur. Parce que sans coeur on avance à reculons, non?

Je passe sur le bassin, il est pleine mer, l’hélice ne touche rien, pas besoin non plus des balises qui marquent le passage entre les tables. 

La navigation dans la Ria, c’est en suivant le chenal, c’est plus sur. Toute la côte est bordée de parcs ostréicoles, et si tu ne connais pas, il ne faut pas t’y aventurer, de peur de prendre une table   en passant. Nous trouvons souvent des fils de pêche, coincés, enroulés, nous avons aussi parfois les dégâts causés par les hélices, véritables couteaux capables de déchirer une poche. 

Alors je me fie aux marques, au balisage du chenal, un peu au pif parfois, sans trop de danger vu la hauteur d’eau. 

Le fond du chaland est plat, le tirant d’eau est de quelques centimètres à vide. C’est pratique pour planer sur l’eau. 

Quand tu navigues, les repères changent. Plus rien n’est reconnaissable. La maison au bout du chemin de Cadoudal ne se ressemblait pas, l’angle de vue, la distance que jamais on ne peut prendre à terre. Les maisons desquelles tu admires le paysage, assis au fond de ton fauteuil quand tu as la chance d’habiter en bord de mer, paraissent petites. Les fenêtres des carrés sombres, qui reflètent parfois le soleil. 

Mardi le ciel était bouché. La lumière a tenté de se faire un chemin au moment où j’arrivais au Pont-Lorois, l’endroit d’où je voulais prendre des photos, l’endroit où je n’ai rien fait d’autre que d’être concentrée. 

Tu sais bien mieux lire le ciel et les nuages que la mer, parfois, mais au Pont-Lorois, tout est écrit et c’est un roman fleuve. Quand les nuages s’amoncellent ils annoncent la pluie, quand la mer tourbillonne elle annonce des écueils, soit en dessous, soit sur les bords, enfin, elle annonce qu’il faut être prudent. 

N’étant jamais venue seule jusque là, je n’avais jamais vraiment fait attention au chemin à suivre, un peu comme en voiture, tant que tu n’as pas fait toi même la route, tu peux dire que tu ne la connaît pas. 

Devant l’île, je me suis demandé s’il fallait la contourner à bâbord ou à tribord. Un chemin étant apparemment plus court que l’autre. 

Mais le plus court était aussi le plus étroit. Et vu d’en haut, je sais qu’il y a vraiment bien trop de roches dans le coin pour s’amuser à louvoyer, même avec un fond plat. 

J’ai dépassé le pont avec soulagement. En point de vue, le port de plaisance d’Etel à bâbord et en face, le chantier naval, où j’ai accosté pour récupérer mon chargement de « cages ». C’est ainsi qu’on nomme les structures en élu qui servent à porter 18 mannes avec les fourches du tracteur, cages que l’on met à l’eau des bassins chaque soir pour la nuit des huîtres et qu’on lève quand on en a besoin, à trier, à mettre en poches ou en paniers pour la vente directe. 

Ce trajet en chaland a permis d’économiser 5 allers-retours par la route en camion, celui-ci ne chargeant que deux cages à la fois. 

A vrai dire, je n’avais pas besoin de ce calcul pour justifier le bonheur de cette navigation imprévue!

Au retour pourtant, je n’étais pas très fière, avec mon chargement qui fermait la vue et m’empêchait d’anticiper ma route. Comme à terre, comme dans la vie, j’aime avoir une vue dégagée pour anticiper. C’est toujours plus facile pour éviter les obstacles. Ne dit-on pas « écueil » d’ailleurs? 

À nouveau sous le Pont-Lorois, une heure plus tard et le niveau d’eau moins haut, j’ai vu à quel point j’avais bien fait d’éviter le côté bâbord de l’île. Devant moi, quand même, une lecture peu rassurante du tapis gris et mouvant. Des cercles, de l’écume, des courants inversés, et les cinquante chevaux de mon propulseur à la Paine ou presque, me donnant l’impression d’avoir fortement ralenti, à contre-courant dans le goulet du pont (C’est vrai qu’on ne construit pas un pont à l’endroit où les côtes sont les plus éloignées n’est-ce pas?). 

Mon soulagement de dépasser l’endroit était encore plus vif, mais mon regret de ne pas avoir eu le loisir d’apprécier le paysage et la structure de l’édifice nouvellement refait, était fort aussi. 

J’ai retrouvé le dessin familier de mon paysage Listrécois avec sérénité, me sentant un peu plus forte que la veille, voire que le matin même quand j’ai proposé à mon patron de chéri d’aller à sa place chercher les cages, pour lui permettre de gagner un temps précieux. 

Jeudi, sur l’autoroute, 19:47. En plein 4G. Le temps n’est pas le même à terre. Suis-je capable de l’appréhender, à cette vitesse, à cette folie dense? 


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