…Avant de travailler là, entre la terre et la mer, je ne savais pas qu’être femme allait m’emporter, me porter, me défaire et m’implanter.
Partout, j’entends qu’il y a des métiers d’hommes. Aux femmes, on réserve des tâches particulières, on attribue des activités, on les fait mère, on leur procure un foyer, une aiguille à tricoter, mais elles n’ont pas de métier.
A moins qu’elles ne soient sage femme, mais rien, qu’à le dire, qu’une femme est sage, on l’enferme dans son rôle de procréatrice ou donneuse de vie.
A moins qu’elles ne soient « écrivain » mais ce n’est pas un métier puisqu’il n’existe pas d’école, qu’il n’y a pas de salaire ni de patron.
A moins qu’elles ne soient chef d’entreprise, auquel cas, elles sont catégorisées comme chef, mais on ne dit pas de quoi, de quelle entreprise, une femme chef tout est dit.
Elle sera maçon, métier d’hommes, plombier, aussi, et le facteur sonnera toujours deux fois.
Elle sera à l’accueil, c’est une femme, elle est attrayante, pour les hommes, elle sera réceptionniste, elle a bon caractère et accueillera avec calme et patience, une femme ne va pas à la guerre.
Ostréicultrice. En voilà un métier qui fait bafouiller.
Ma légitimité n’est pas prouvée. Parfois, encore, le doute subsiste.
Je n’ai pas assez souffert ou bien pas assez résisté, je n’ai pas assez sacrifié, je n’ai pas assez donné, ni assez abandonné. Il est des femmes dans l’ostréiculture qui font ce putain de choix que personne ne devrait avoir à faire, entre vie de famille et profession, entre eux et elles, parce qu’être une femme, c’est ne pas pouvoir tout faire, parce qu’être femme c’est déjà un temps plein.
Mon rêve est l’écriture. Ma matière première, la vie.
L’ostréiculture est en plein. Tout est là. Le corps, le ciel, la pluie et le soleil, les autres, lui, elle, eux, la famille, et la maison, les amis, les huîtres et moi.
C’est juste une question d’organisation.
Je voudrais avoir le temps d’être bordélique, comme quand j’étais petite et que je ne savais encore rien, que tout était possible, que je n’avais pas fait de choix.
Mais voilà.
J’ai voulu des enfants, sans doute parce que je ne savais pas non plus, puisqu’on ne nous le dit pas, peut-être parce qu’être femme c’est être mère un jour, vive celles qui arrivent à décider que non, elles se rendent libres d’être entières, toujours et à vie. Dès que tu deviens mère, tu n’es plus toi, tu t’oublies en grande partie, tu penses et tu respires en fonction de tes petits.
Un jour ça t’explose et tu réagis, mais jamais on ne t’avais dit, d’être toi, plus que jamais, avant de te destiner aux autres, qu’ils en fasse de la pâte à modeler, un pantin désarticulé, une main qui trie, qui fait à manger, une main qui nourrit, un coeur qui aime, un corps qui se déshabille et qui se donne.
Je suis femme avant d’être mère avant d’être à la mer ce qu’elle me donne, un métier.
Je ne serai jamais l’homme que je voulais être. Comme si j’étais allée trop loin dans la « féminitude » pour pouvoir faire marche arrière.
J’ai voulu porter des mannes, comme les hommes. J’ai voulu tourner les poches, les lever. Mon corps m’a appris que je n’étais pas équipée. Je serai toujours plus lente à faire certaines tâches.
Je dois apprendre à cultiver ma différence et à ne plus la regretter.
L’ostréiculture est exigeante. Elle ne pardonne pas la faiblesse, la paresse, elle exige son dû si jamais tu oublies cette règle…
