Exuvie de février

Comment a t-elle ou à ce point se laisser vaincre?

Comment a t-elle pu oublier, oublier qu’un jour, il revient?

L’exuvie au sol, elle la piétine, et se couvre de fleurs.

Dehors, c’est le printemps.

Elle se dit que c’est trop tôt, que ce n’est pas l’heure, elle regarde le ciel et se demande quand il va lui tomber, à l’avance, sans crier gare, enfin si, ça fait des années qu’on lui dit, que rien ne va plus.

Elle se dit qu’elle voudrait écrire à ses enfants que la vie qu’elle a connue ne sera pas celle qu’ils vivront.

Elle se souvient les années d’elle, enfant, les années sans surveillance, les jours à courir d’un champ à un autre, les jours où elle rentre avant que la nuit tombe, de chez son amie en bas du bourg, même si pour aller en bas il faut passer un virage immense et grimper une colline, la maison à côté de chez Mamie.

Elle se souvient qu’elle était en retard, mais parce qu’elle avait voulu rester, qu’on lui avait alors dit qu’elle était influençable, oui, elle est influencée par la liberté.

Elle réalise qu’à ses enfants elle donne un casque et des genouillères, elle donne un phare et de la lumière, peut-être qu’elle sait aussi que les voitures vont beaucoup plus vite que quand elle était petite, et puis des voitures, elle en croisait peu.

Le foin aussi, elle faisait rouler. Du haut du champ, jusqu’en bas. Et qu’on la grondait aussi. Qu’en avait-elle à s’en soucier du labeur du paysan qui devrait se frayer un chemin pour extirper son foin de la futaie?

Elle battait la compagne en vélo. Elle traversait vers là-bas, ou bien à l’envers, sans se soucier des ruisseaux ou bien des trous d’eau, sans se soucier de rien, on ne réfléchit pas bien à 12 ans, ni même à 45 se dit-elle.

Elle se rappelle bien des primevères sur les talus, et des chemins creux qui deviennent de moins en moins boueux. Elle se dit qu’en février pourtant, on laissait des traces de gadoue partout et qu’on supportait bien une petite laine.

Elle voit sa mue sur l’herbe et sent sur sa peau la tiédeur de l’air. Elle ferme les yeux pour boire la chaleur, elle ferme les yeux pour se concentrer sur le bruit du silence, juste dérangé peut-être par un oiseau stupéfait, ou un bourdon éperdu, qui rampe dans l’herbe détendue.

Elle dira aux enfants de ne pas marcher pieds nus.

Comment a t-elle pu oublier ce bonheur là, de sentir sous sa chair le bouillonnement du sang, celui de la vie qui est là, même enfouie, celui de la vie qui va, et s’en va parfois.

Elle a laissé ses enfants dormir, encore trop longtemps sans doute, mais si au fond c’était ça, laisser faire les corps, puisque nous ne sommes que des molécules de rien du tout, influençables même sans y croire, influencés par le régime des marées, par le soleil qui se lève et les envies qui se couchent, par l’arbre qui se dresse et la vague, des âmes, qui roule.

Elle se souvient que tous les ans elle oublie, qu’après l’hiver, renaît la vie.



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