Le cadre

L’autre jour, j’ai pris une photo.

Quand je prends une photo, je fais attention à ce qui s’y trouve, à ce que je veux voir, mais aussi à ce que je préférerai ne pas voir.

Parfois, j’ai la possibilité de choisir.

Parfois, je ne peux pas enlever la voiture en arrière plan. Quand c’est trop flagrant, je ne prends pas la photo. Elle restera une idée, un potentiel, ou peut-être que je vais trouver les clés de voiture et déplacer l’indésirable.

Quand j’ai pris cette photo, l’angle où je me plaçais donnait tous les avantages, et excluait tout ce qui me paraissait moche. Une chance. Un peu comme de saisir une opportunité, la fois où tu as dit bonjour, sans être sûre, mais que tu l’as fait quand même, selon une intuition, et qui te décroches un job. Ou une belle amitié.

Bref. À cet instant, dans cette position, avec le soleil pour témoin, c’était beau.

Enfin, je trouvais beau. Ça reste subjectif tout ça.

On discutait de la raison de mettre des humains sur une photo pour la rendre vivante, alors que j’ai tendance à éviter de les y mettre, souvent parce que ce sont des gens connus, ou aimés que je ne veux pas mettre en pâture sur les réseaux, ou bien des inconnus dont je ne veux pas qu’ils me prennent en pâture pour droit à l’image.

Donc, pas d’humains le plus souvent.

J’évite aussi les moches bâtiments. La maison par exemple. En vérité, je ne la trouve pas très belle, mais c’est plus une histoire de matériaux qu’autre chose. On me la recouvre d’un bardage bois et on me change les menuiseries et j’en tombe amoureuse.

Donc, pas la maison.

En revanche, j’ai une vue à couper le cheveux et à asphyxier en quatre.

Et puis, un hibiscus de trente ans. Un jeune homme. Ou jeune femme. Un arbre comme ça doit possiblement ne pas avoir d’autre genre que celui de fleurir sa crinière. C’est un arbre fleur. Or, on dit un arbre et une fleur. Alors.

Cet arbre est l’un des amours de ma vie. Ne va pas croire que je sois volage. Je partage. Quand j’aime, c’est sans compter et ces jours-ci, semaines, mois, années, j’aime les arbres. De plus en plus. Pas tous au même moment mais j’en pâmoison.

Par exemple, le chêne qui se trouve à l’angle entre la route qui monte vers le moulin, et celle qui va rejoindre Langombrac’h. Il est affublé d’un panneau chasse machin et les piquets de signalisation gâchent un peu.

Mais au printemps, quelle ramure! Vraiment, il s’épanouit, de tous les côtés, devant et derrière, de ses branches à pans cassés, de ses feuilles tendres, de son plumage radieux.

Il est magnifique.

J’en vois un autre, à main droite sur la route de Listrec, chez René, plus ou moins mis en valeur par certaines lumières du soir, après la pluie surtout, des troncs qui jaillissent du sol vert et humide, qui montent au ciel, pour exploser en multiples feuilles vertes, comme un bouquet.

C’est un terrain où les herbes indésirables n’existent pas, très souvent tondues par le propriétaire, un parc de golf qui accueille une forêt, un amoureux des arbres sans doute, mais pas du bazar, certainement. Les frondaisons sont presque toutes au même niveau et l’ensemble est charmant. Même si.

Mais l’hibiscus les surpasse en tous points.

Dans les jours qui ont suivis mon arrivée dans les lieux, armée de mes enfants, de mes livres et de mon Kitchenaid, j’ai tout de suite vu cet arbre. La couleur des rideaux a été choisie en conséquence. Il entre dans le cadre de ma vie, des fenêtres du salon, il est l’ombre des journées lectures, l’oeuvre d’un peintre, un abri pour les siestes un jour de mariage, un refuge, il est le roi de ce jardin.

Je le veille.

Son tronc est couvert d’une jolie mousse, couleur lichen, peut-être des champignons, que sais-je, il est toujours debout, sans doute prospère t-il en accord avec ce qui lui grimpe. J’ai surveillé la naissance de ses bourgeons, j’avais peur, le réchauffement, ou le froid, la pluie, ou le bouleversement, je veille au climat en regardant ce qu’il me dit.

Je les ai photographiés aussi, comme un miracle renouvelé, le cadeau de la vie qui est.

Bientôt, les bourgeons gonfleront. Ils se feront nids, cocons. Et alors, mi-juillet, en théorie, apparaîtra la première fleur. Elle ne sera pas seule, car chez les fleurs, s’il y a un meneur, en général, la troupe suit pas très loin derrière. Et alors, le vert disparaîtra sous la toison mauve, alors le ciel n’aura qu’à bien se tenir, car le matin, et le soir, au milieu du jour, je ne regarderai plus que lui, l’arbre mauve, la fleur du jardin.

Et puis, il bourdonnera.

Ce matin, j’ai reçu une lettre écrite pendant la nuit par une belle âme de 89 ans, mon amie, l’arbre mauve vient de chez elle, et au fond, ça ne m’étonne pas.

Ce tableau, cet arbre, je l’encadre. De ciel, d’herbe et d’un tronc de mousses jaunes. Et le reste, ça ne compte plus. Tout est donc une question de point de vue, d’emplacement, d’heure. Il ne sert à rien de courir…

Avant de parler, encadre tes mots, leur valeur n’aura pas de prix.

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