Patchwork de planète

Comment transmettre la terre? Comment transmettre la mer? Comme dire, l’Entre-deux, cet état où tu es, sans être vraiment?

Il est des moments rares, précieux, où ce qui m’entoure, entre en moi. Où le pas que je laisse dessiner au sol, me fait racine. Comme si, soudain, mon cerveau faisait la place au souffle du vent, au son du pied qui embrasse la vase, comme de la bouche à la joue d’un enfant. Les parfums iodés me parcourent d’un frisson, et même les yeux fermés je pourrais dire à quelle heure de la marée je suis.

J’ai rejoint mon marin de mari, sur le parc, un soir hors d’heure, un soir où le temps salarié n’existe plus, un soir où, de fait, je suis plus que jamais au contact de ce qui fait mon métier. Il faut presque que je sois sortie de mes obligations pour apprécier pourquoi j’ai choisi ces obligations.

Je m’accorde alors le droit d’admirer et d’aimer. Le droit d’observer, de lire, d’écouter, et d’entendre, sans obligation de résultat. Ce que je fais là, à ce moment précis où je me penche pour cueillir le fruit de la mer, est gratuit, hors de prix. C’est un sourire qui m’est donné, d’un.e inconnu.e que je croiserais dans la rue. C’est cette caresse du doigt qui me frôle, qui dit « je pense à toi ». C’est un cadeau que me fait dame Nature. Et je le prends. Je le reçois.

Alors, je ne sens plus la douleur à mon bras, je la transforme, je ne sens plus mon dos qui coince et mes genoux qui flanchent. Je prends la position improbable, tordue, qui contourne ces écueils, et mes yeux lisent au sol une langue que je déchiffre de mieux en mieux. « Tu as l’oeil » me dit-il. J’ai un scanner d’huîtres plates. Je ne sais jamais si la palourde devant moi est pleine de vase, ou s’il s’agit juste d’une coquille vide et abandonnée, mais l’huître plate a beau se cacher, arrondie, même camouflée sous la mousse, je suis capable de la dénicher qu’elle soit petite ou grande.

L’huître plate a fait ce paysage où j’évolue chaque jour. Elle a fait ces hommes, ces trois générations de familles groisillonnes qui se sont ancrées à une terre inhospitalière, où l’autochtone n’a pas vu d’un bon oeil, a priori, ces nouvelles gens s’installer.

Aujourd’hui, on ne peut plus imaginer la rivière sans ces perches, sans ces tables, sans ces bateaux à fond plat qui la parcourent. Ce métier né il y a 170 ans, a façonné le paysage. Et donné du caractère d’entre terre et mer aux familles venues d’une île.

Il me demande souvent pourquoi ça m’intéresse, pourquoi je cherche à comprendre. Je ne sais pas vraiment, ça tient à ma nature, celle qui m’a fait façonner le pain, celle qui m’a donné à faire vivre du levain. À la fois comprendre comment ça marche en gardant la magie de l’incompréhensible, des mots que je n’ai pas, je sais juste « faire », avec une marge de hasard que je laisse venir, à prendre ou à donner.

Sans doute que je veux apprendre son vocabulaire, celui qui m’ a été transmis, « c’est l’atavisme » dit mon père fils de marin pêcheur, vocabulaire dans lequel j’ai toujours plongé, presque à mon corps défendant parfois. Sans doute que je veux savoir lire tous les traits de son visage et chercher les sillons de Groix dans son sourire ou sur son front.

J’apprends, j’apprends tous les jours, qu’à la nature on ne peut rien voler impunément. Qu’il faut s’en accommoder. Un couple avec des moments de fusion et d’autres d’incompréhension. Comme on dit de la nature humaine qu’elle est ainsi faite, avec la nature, il faut savoir dialoguer. Une communication qui passe par l’observation.

À marcher sur ce parc, celui-là en particulier dont j’ai appris qu’il n’a pas été donné mais gagné de haute lutte, d’obstination et de persévérance, à ramasser autant de petites huîtres plates, comme jamais Lui n’en n’a vu dans sa carrière, à me pencher presque à chaque pas, tellement Elle est généreuse, je me dis que ça doit ressembler à un des carrés du patchwork dit « bonheur », et qu’à cet instant précis, je suis heureuse de savoir le reconnaître.

C’est peut-être à ça que sert de savoir d’où l’on vient : reconnaître le bonheur quand il passe.

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