Great

Quand j’ai déplié l’écran de mon ordinateur hier, j’ai bien cru que la cerise serait double sur le gâteau.

Déjà, faut qu’on arrête d’enquiquiner Greta. Greta c’est le gravier dans la chaussure quand tu arrives à Compostelle, c’est la dernière pensée qui te vient au moment de fermer les yeux sur l’oreiller, c’est le serpent de l’arbre, c’est un découvert bancaire alors que tu veux changer ta machine à laver.

Greta, elle te rappelle la réalité, et nos dirigeants ça les escagasse. Pour rester polie.

Alors ils s’en prennent à son jeune âge, à son physique, à ses parents, à ceux qui la manipulent, ils inventent des raisons qui, même si elles peuvent avoir un fond de vérité, ne transformeront pas la réalité : Greta a quelque chose à dire et elle est entendue.

Un jour il y a eu Gandhi. Un jour il y a eu Mandela. Un jour il y’a Greta.

Et si elle titille les dirigeants du monde, si elle pointe leurs manques, qu’elle en soit remerciée, sa colère est légitime, qui sommes nous pour la juger?

J’ai déplié l’écran et un voilage blanc nimbait mon « bureau » de traits qui soulignaient chaque image.

Mon exutoire attendrait.

L’autre jour, j’ai vu qu’à partir de rien, certains arrivent tout de même à créer de la haine. Ça m’époustoufle. Je me sens si naïve parfois, que je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer? La naïveté est elle une défense, un aveuglement, ou une sauvegarde du disque dur ?

Hier soir, j’ai assisté à l’exposé navrant d’un ivrogne. Navrant jusqu’à ce qu’il me parle des juifs. « T’es pas juive toi au moins » m’a t-il demandé soudain, à côté de son verre de vin. Pour le coup, j’ai pensé que j’étais juive, arabe et noire. En terme de musique ça peut faire joli aussi.

L’ivrogne n’a pas reçu mon café au visage, j’avais fini mon café.

Et puis je ne sais pas faire. Mais putaing!

Mon ordinateur est parti chez le docteur des ordinateurs. Il avait deux ans et un mois. Soit, un mois plus vieux que la garantie. A croire que… mais comme je suis une naïve lucide, j’avais pris « l’extension » de garantie.

Le monde est en obsolescence programmée, mais n’a pas d’extension de garantie.

A Toubacouta, au centre du village il n’y a pas vraiment de route. Il y a un sentier, qui passe entre des arbres, pas loin d’un centre de naissance, pas loin du Mauritanien (l’épicier), pas loin non plus du mécanicien. La nuit, il n’y a pas d’éclairage public, alors tout le monde s’éclaire avec son portable. C’est nécessaire car les racines courent, les nids de poule pondent, et tu peux croiser une ébauche de terrasse qui n’a que des coins. En avril, il fait très chaud. Peut être un peu moins chaud qu’en mai. Mais on supporte bien de faire la sieste pour échapper aux 45 degrés à l’ombre.

Il y a un hôtel ou deux de Toubabs, où les groupes électrogènes compensent les pannes de courant, où la pelouse peut rester verte, où on donne le prénom de Jean-Luc à un sénégalais local, parce que Suleïman c’est trop…noir?

Il y a ce genre d’endroit où on ne peut pas rester, où ça pue la crème solaire, l’alcool colonial, et le dégoût de ton congénère français.

Et puis, sur la route de la plage, qui longe les hôtels, il y a les cabanes à souvenirs. Adama n’aime pas, car les jeunes qui sont là ne peuvent pas gagner leur vie, ils ne font rien, ne créent rien, attendent l’argent du toubab.

Ils finiront par tenter d’aller à Dakar, et puis peut être de traverser. Pour rien. Pour la même misère, mais loin de la famille et des siens.

A Toubacouta aujourd’hui, je ne pense pas que les cabanes soient là.

Il pleut, il pleut beaucoup, et c’est pour ça qu’il n’y a pas de routes. L’eau creuse son lit entre les racines, emporte le sable, fait tomber les arbres et s’effondrer les toits. Il pleut, avec du vent. Les récoltes qui n’ont pas poussé, sont perdues. Même les singes n’auront rien à chiper.

En septembre, il y a 3 ans, on a joué aux travaux des champs. On a fait semblant de les aider. C’était facile parce que ce n’était pas longtemps. C’était facile parce qu’il n’y a pas de tracteur. C’était facile, parce que la terre est sablonneuse, légère, chaude. C’était facile parce que nous pouvons aller voir le médecin dès qu’on a mal au dos. Et puis le cheval avait tracé le sillon. Et c’était facile parce qu’ils nous ont servi du thé, après, avec du maïs grillé.

Cette année, il n’y a sans doute pas de récolte d’arachide, ni de mil. Les champs seront boueux sans avoir été verts.

Nous, petits blancs d’ici, je crois qu’on ne peut pas imaginer.

Alors, on sait pourquoi ils disent « mange aujourd’hui, tu ne sais pas ce qui te mangera demain ». On sait pourquoi le temps présent est le plus précieux.

Nous, on regarde. On va aider bien sûr, un peu, comme on peu. C’est si peu.

Un pansement sur une jambe de bois. On ne change pas le monde, on y participe. Même avec un ordinateur sur lequel un rideau a été tiré.

Alors, oui, Greta, anagramme de Great.

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