Par tous les saints !

Il est vrai que nous sommes rentrés dans le Du, le noir, le mois de novembre, l’entrée dans l’hiver, que l’on soit celte ou pas, c’est la fête des morts, et il pleut.

Il pleut des seaux, des cordes, comme vache qui pisse et l’herbe en regorge de ventrue.

Sur la route, tu ralentis, dans les flaques tu te vautres et fait attention d’éviter l’eau qui plane.

À la marée, tu te marres.

Oui, je ne fais que rarement les marées en cette saison, la faute au travail d’un bureau qui se charge de plus en plus, la faute à une épaule pénible, mais aussi parce qu’il y a beaucoup plus de monde au chantier et que je ne servirais pas à grand chose… Alors, quand arrive le week-end, venteux ou pas, pluvieux aussi, peu importe, s’il faut je saute dans mes bottes et j’accède avec empressement aux volontés du patron.

Nous voilà partis en amoureux, face au vent sur le chaland, et puis vent de côté autour des tables. Je mange mes cheveux qui ne se tiennent à rien, je m’inspire d’oxygène, je me sales les bras jusqu’au coude et même dans le dos quand il faut lever le pic. Je devrais écrire pique, car il pique et il pèse son poids, et plus de lettres ça donne de l’ampleur au dit pic d’acier.

Ça fait du bien d’être dans le vent.

Je ne pense qu’à ce que je fais, je vide mes soucis dans l’eau salée, je laisse mes mains trouver sous l’eau épaisse de limon brassé par les courants, chercher et trouver le crochet qui tient la poche amarrée. Travailler à tâtons, avancer au jugé, enfoncer le pieds dans la vase plus molle à cause des zostères, cogner légèrement un pied de table qui sera décalé, respirer, encore peiner contre le poids du bateau chargé, contre le vent le repousser pour permettre de passer entre les tables et le pont, et charger encore, ou plutôt regarder charger, car depuis toujours je ne sais pas dépasser deux épaisseurs de poches en hauteur, et même à m’aider du genou pour hisser ne sert à rien.

Alors je décroche vite et le plus possible des deux côtés pour qu’il n’ait « que » le geste d’envoler la poche de 15 kilos sur le pont, sur les six ou sept épaisseurs, déjà, à la fin la hauteur est au-dessus de sa tête et c’est beaucoup.

Je décolle le pic de la vase le faisant mouvoir d’avant en arrière puis hisser, en soufflant un peu, puis de l’épaule, la bonne, donc en marche arrière, j’appuie de tout mon poids sur le chaland qui résiste, Lui est à l’arrière, qui pousse, moteur à deux pattes, il faut bien être deux pour ce genre de marée, sinon c’est risqué et moins efficace.

J’en ai pris plein les poumons, plein les yeux, plein les cheveux, et la bascule de marée s’annonce par cet air qui file à la surface, ce souffle qui change et qui se lit comme un livre ouvert, nous avons accompli notre tache, et nous pouvons rentrer, retrouver la chaleur du foyer et un café.

Bien sûr c’est novembre, c’est sombre et humide, mais les arbres se parent et même sans la lumière du soleil, on peut deviner les couleurs.

Bien sûr, c’est la fête des morts, chouette, les cimetières se réveillent. Je ne pense jamais à la Toussaint comme à un jour particulier, sauf à ne pas travailler, car les morts, les disparus, ceux que j’aime et qui sont « partis » comme on dit, j’y pense comme à ce vent qui me caresse, ou bien qui s’engouffre sous mon manteau de peau et me touche le coeur. Les morts sont là, ils font partie de moi, et je pense à eux vivants, puisque c’est ainsi que je les ai connus.

J’ai emmené ceux de mes enfants qui ont bien voulus venir, au cimetière où sont mes grand-parents, une chance, des deux côtés ils sont dans le même village et je peux aller les voir quand je veux, mais presque jamais, parce que ça reste exceptionnel. Je pense à Mamie qui se coiffe les cheveux noirs, qui coulent sur ses genoux, avec la brosse à piquants noirs sur fond rose, je pense à Mamie-Jo qui se met sa dernière touche de rouge à lèvres avant de sortir, un trait, un bisou, devant le miroir, que ce soit dans l’entrée de sa maison ou bien dans sa chambre à la maison de retraite.

Je pense à Bon qui m’attend au seuil de la porte, ou qui fait disparaître mon nez dans sa main. Et à Papi, sur cette seule photo dont j’ai un souvenir.

Les fleurs que j’ai posées ne ressemblent à rien à côté des gerbes sur le marbre et sur les cailloux blancs. Mais elles me ressemblent, piquantes et colorées, de rose foncé, des Gaulthérie, paraît-il. J’aurais voulu les planter, mais le marbre est inerte.

J’explique à mes enfants que mon papa a perdu sa maman quand on était à La Réunion, et pareil pour ma maman qui a perdu son papa quand on était encore là-bas.

La distance ne s’apprivoisait pas facilement à l’époque, en dehors du coût carbone il y avait le coût du voyage tout court, et il n’a pas été facile de se voir aussi souvent qu’il aurait fallu. Mais j’ai eu la chance de bien connaître au moins mes deux grand-mères, et Bon, de ce qu’il a bien voulu me laisser prendre, les grand-parents ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’il y a bien longtemps.

Une amie sur internet me dit que la période est compliquée pour elle et avant tout j’ai pensé maladie. Mais il est vrai que pour beaucoup, la Toussaint est un moment difficile à passer, cristallisant peut-être tous les deuils en même temps.

Ce jour-là, il faut parler aux vivants.

Un heureux hasard a fait que la famille a su se rassembler ce jour là, et que j’ai revu oncles et tantes, cousins, cousines, je suis la plus âgée d’entre ceux-là, j’ai donc avec les oncles et tantes aussi, une histoire d’enfance qui a laissé des traces. Mes enfants découvrent une autre partie de moi, il était temps je pense.

Cet après midi nous avons joué à un jeu débilement drôle avec les 4 fantastiques, pour répondre à une demande collégiale, et pour qu’ils arrêtent de nous parler de la PS machin. Le poêle ronfle, le chien aussi, tout est bien dans les chaussettes.

Vive les saints de tous les diables, le vent est vivant, et pourvu que ça dure.

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