Je suis devant l’écran lumineux parce que j’en ai décidé ainsi, mais tout ce que je voulais y écrire depuis des jours, s’est échappé, parti. J’avais pourtant plein de début d’histoires, de phrases, de textes, des trucs forcément jolis et intelligents, quelque chose à se mettre sous ta dent.
Dans le bureau règne un grand point d’interrogation, des places de blanc sur les cahiers, des noms de clients comme des titres, qui vont annoncer la tempête active des semaines à venir. J’écris quand je sais le départ, quand je sais la commande, et l’horaire, les numéros de téléphone pour le chauffeur et l’adresse, rien que pour savoir le prix de la course, des « huîtres en taxi » ça pourrait s’appeler, des passagers de luxe en berline, qui vont rouler la nuit, se poser à point d’aube dans de grands hangars froids mais où des fourmis travailleuses vont oeuvrer à tout mettre au bon endroit pour la bonne personne.
Enfin j’espère.
Il n’y a plus grand monde sur les ronds points, mais il y a du monde sur les places des villes. Il y a épée de Damoclès sur ceux qui font leurs affaires sur un seul mois, il y a des clés qui vont se perdre sous les portes.
Dehors, il pleut.
La constante du moment est qu’on ne sait rien. Ce matin comme hier matin, nous avons mis nos cottes pour aller lever nos cailloux, les mains dans l’eau, jusqu’au coude, car quand le vent est sud-ouest, la mer se fait joie de rester là, à flotter par-dessus les tables, rendant le travail aveugle, à tâtons. Ça ne me dérange pas, mes mains trouvent sans effort où s’accroche la poche, elles savent défaire le caoutchouc pas après pas, le pied s’enfonçant dans une vase parfois meuble, comme un sable très très fin, et je me souviens de la sensation de mes pieds nus dans le grand bassin en juillet quand nous avons la chance de nous y baigner.
Seulement, l’eau est aujourd’hui autrement plus fraîche, et les premiers instants où les mains vont se tremper restent légèrement tétanisants. Et puis, comme pour faire une sorte de vide, l’esprit s’envole et la douleur passe. L’eau est comme un miroir d’étain, qui reflète les nuages dansants. Ils sont beaux, gris foncés, gonflés d’eau. Quand le vent chatouille mon nez, je sais que c’est la bascule de marée, le ciel change, ça n’aura pas duré longtemps. En remontant, les joues rouge, la goutte au nez, les manches trempées, les nuages se font comme une pyramide de chantilly, la lune reste coincée entre deux, et la lueur d’un soleil bas effleure le liseré blanc.
Demain, et sans doute toute la semaine, le vent et la pluie vont déjouer nos plans. Les huîtres en poches resteront plus longtemps que prévu sur les parcs, ou bien nous surveillerons le niveau d’eau, et quelque soit l’heure du soir ou du matin, nous irons à l’eau, pour récolter notre travail de trois ans. Trois ans qui se jouent en quelques semaines.
Je vais prévoir quelques bocaux de nourriture pour les déjeuners rapides, et les dîners épuisés. L’esprit n’a plus de place pour faire à manger, et pourtant on ne fait rien d’un sac vide. Peut-être que j’aurais besoin pourtant à un moment donné, de justement pâtisser ou boulanger, pour détendre ma pâte à neurones, et faire le ménage dans les méninges.
Mon amie m’a proposé de passer le 20 pour les Schnackala, Mannele et autres Zimtsterne que les enfants me réclament encore, comme un souvenir de la vie d’avant quand j’avais encore le temps de rouler, emporter et glacer.
Je vais y croire, c’est noté dans l’agenda.
Le feu s’éteint, je vais rajouter une bûche, et tenir la flamme comme un espoir que tout se passe bien. À l’impossible nul n’est tenu.

