
Pourtant, je t’assure, on est plein de bonne volonté. On y croit. On espère. Bien malgré nous, notre sidération devant ce temps qui n’en fini plus. Le vent nous rend sourd, la pluie nous noie, les cheveux se mangent, et les chemises se drapent d’indignité. Il pleut, c’est tempête sur tempête, et on se demande c’est quand que ça s’arrête?
J’essaie coûte que coûte d’employer les incertitudes au service de tout ce que j’ai rêvé de faire quand je n’en n’avais pas le temps. Mon bureau est presque rangé, j’ai pu faire une place à mon nouvel ami, parce que l’air salin ne donne rien sur les vélos qu’on laisse traîner dehors. La fermeture à la vente aurait pu me donner un temps libre, pour l’employer à ralentir le rythme, pour apprendre à profiter des silences, des pages blanches, des nuages. Mais le temps gris ne laisse rien entrevoir, même pas un pli de soleil, ni une robe de ciel. Je croyais avoir absorbé les contraintes de l’incertitude, les avoir intégrées. La nature reste toujours plus forte et c’est elle qui étire le temps.
La Fermeture, donnons lui de la majuscule pour en faire un acte passager, à la hauteur de ce qu’elle est, un inconvénient majeur, qui donne une claque à ceux qui jusque là tenaient leurs yeux clos. La Fermeture, me fait tourner en rond, relativiser, tempérer et patienter. Je n’enrage pas. Je n’ai pas de colère contre la pluie. Je remercie les hommes qui, hier, ont mis en place suffisamment d’outils pour qu’on puisse faire le dos rond quelques semaines. Nous avons échappé à la catastrophe, car autour de nous, le paysage a été protégé pour ce qu’il est, une réserve, un biotope précieux, auquel je donne encore plus ses lettres de noblesse quand je l’arpente à vélo.
Je n’ai pas de colère contre la voix de la planète, qui, au lieu de partager équitablement ses gouttes de pluies et ses larmes de feu, les concentre, les exacerbe. Peut-être qu’un jour nous serons suffisamment nombreux pour donner de l’écho à ce que les élus de nos têtes ne veulent pas voir. Nos enfants ne vivront rien de ce que nous avons vécu, entre les papillons et les libellules.
Parfois c’est la résignation qui m’empêche de dormir, la tristesse qui m’enlève le sourire. J’ai l’impression de n’avoir que des jouets dans ma main, qu’ils sont trop petits pour lutter, qu’ils ne sont pas « vrais ». Nos enfants jouent à la poupée pour ressembler aux adultes, ils griment la réalité. La terre serait un ballon à qui on donne des coups de pieds. Peut-être que la télé réalité a été inventée pour que la vie ne soit qu’un théâtre d’absurdités, puisqu’il n’y aura plus rien à quoi se raccrocher.
Je m’étais dit que j’allais reprendre la photo, puisque j’aurais le temps d’aller balader mon vélo, que j’allais enfin capturer cette image de l’aigrette et la vache, ou bien la forme de l’arbre qui se prend ses branches pour des racines, que j’allais…
Aline vient vendredi, pour parler de la marée. Des gestes qu’on y fait. Aline ne verra rien des tables, des poches. Il n’y a que de l’eau et encore de l’eau de la mer et du ciel mêlées. Alors, je pourrai lui parler de l’eau qui ne descend pas, des basses pressions, du temps qui va et fait de nous ses marionnettes.
Sauver la planète c’est se sauver nous-mêmes.
