La Traversée

Cet océan est immense et je n’en connais pas la fin. Comme les navigateurs du premier monde, je vais à la découverte du nouveau, sans savoir ce qui m’attends.

Aventureuse, j’ai déjà connu des traversées longues et difficiles, de celles qui arrachent le coeur, coupent le souffle, et laissent exsangue. Je m’en suis sortie.

Le bateau est armé pour appareiller dans l’heure. Personne n’est sur le quai qui ne doive y être. L’improvisation ne doit pas exister, tout est calculé. Les cales sont pleines, un véritable puzzle, où aucune pièce ne cède de place à l’autre, l’organisation millimétrée, il n’y a pas le droit à l’erreur.

La carène liquide est nulle, il faudra l’anticiper pendant le voyage.

La famille est restreinte, une arche de Noé rachitique, réduite au plus court.

L’espace de vie est dérisoire. Un carré qui permet de faire le point comme les conseils de famille. Les récalcitrants seront mis au pas, chacun a sa tâche à accomplir, un devoir certain, pour que les rouages tournent en harmonie.

Nous sommes six, nous n’avons jamais vécu ensemble de cette façon, avec nul endroit pour se cacher, ni de lieu pour s’évader.

Les bannettes ont été conçues pour être confortables, avec la possibilité de dénuement total ou d’encombrement maximum. Les livres sont chargés sur une liseuse pour chacun, elles pourront s’échanger, les ordinateurs ne fonctionneront que par intermittence, il faut être sûrs de pouvoir contacter les bonnes personnes au bon moment en cas d’urgence.

Nous avons décidé de jouer le jeu, c’est une question de vie ou de mort.

Et ce n’est pas un jeu.

D’autres bateaux sont proches du nôtre, aussi petits, aussi remplis que possible, nous pourrons nous contacter de bord à bord avec le porte voix, peut-être partagerons-nous une petite musique de nuit.

Le premier jour, nous étions amusés, joyeux presque, nous allions passer du temps ensemble, comme jamais. C’était encore l’anarchie à bord, sans trop de respect des règles, il y en même un qui a dormi la journée entière. Sa nuit solitaire a été longue.

Le premier couac est arrivé à la fin du stock de tablettes de chocolat. Damned. Elles avaient fondu pendant la nuit sans doute, ou bien jetées par dessus bord, personne n’en savait rien, disparues.

Dans un bateau il ne doit y avoir qu’un capitaine. Cela n’était pas acquis, loin de là, les navigateurs en herbe étant habitués à plus d’espace et de liberté.

Nous avons frôlé un rocher, parce qu’un des maillons de la chaîne n’avait pas fait son devoir. L’écueil a été une leçon, in extremis le bateau remis sur sa route, et vogue la galère.

Le quatrième jour, plus personne ne souriait. Un doute subsistait : étions nous faits pour vivre ensemble? L’espace réduit avait modifié notre vision, limité notre horizon, restreint notre liberté de mouvement.

Les heures de repas n’étaient pas respectées, les stocks de nourriture mal entamés, le sucre avant les légumes, le jus d’orange toute la journée, le pain aussi.

Un grand flottement persistait, nécessitant un conseil de famille toute affaires cessantes.

La prise de conscience que le voyage pouvait durer longtemps se trouvait confirmée par le nombre de bateaux alentours. Il augmentait. Certains s’accrochaient les uns aux autres formant radeau. Certains circulaient encore du port au large, comme s’il s’agissait simplement d’un voyage d’agrément, le tour de la bouée et retour avec un verre au bistrot.

La gestion du stock pouvait poser problème, les retards et délais faisant penser à un creux dans l’approvisionnement. L’anticipation avec raison ne pouvait fonctionner que si chacun était tout aussi raisonnable. Malheureusement il semblait que le point de non retour soit atteint, avec des réactions inconcevables en temps de paix, révélant à la face du monde le vrai visage de ceux que l’on pensait bien connaître.

À nous six, nous étions le microcosme d’un monde plus vaste, avec exacerbation, cristallisation des caractères, et mise en place d’un dialogue nécéssaire.

Une telle traversée ouvrait notre horizon intérieur et notre capacité à s’adapter.

C’était le commencement d’un nouveau monde, terra incognita.

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