On continue de dire page blanche, alors qu’elle n’a de page que le nom. À vrai dire ma page blanche est face à moi, elle me regarde autant que je la fixe. Ma relation avec elle est complexe, je suis capable de mieux l’affronter quand je ne peux pas l’atteindre, quand mes mains sont plongées dans l’eau par exemple. Ou plus récemment à éplucher un légume.
Parfois je me demande qui de mes mains ou ma tête rédige les mots, à moins que ce ne soient les mots qui tirent, qui filent, qui dansent.
En attendant, la sensation d’avoir de nombreux cols à franchir me prend, qu’il y ait tempête ou beau temps.
Le chat vient de prendre la place de mon séant sur la chaise de mon bureau, en voilà un qui sait ce qu’il veut.
Dehors, la mer scintille sous le soleil du matin, c’est aveuglant, mais les brisures de l’eau égarent ma pensée, morcelée, atomisée en petits tas de rien sur le bord du canapé.
Le temps se tricote, les mailles se font et se défont. La page blanche se noircit et d’un doigt s’efface, avec l’impossible rature. À regarder le résultat, on ne voit pas l’hésitation, le changement de formule, de style, on ne sait rien de ce qui a coulé de mes mains, avant de disparaître, d’un souffle, un cheveux qui se noie.
La page blanche 2.0 est injuste. Elle annihile, absorbe, dissout. Le matériau perdu ne se retravaille plus, il faut compter sur sa mémoire, la sensation de déjà-vu (dans les livres traduits, déjà-vu est en italique avec un petit chiffre qui mène à l’explication en bas de page : « en français dans le texte ») pour espérer remodeler un mot, une phrase.
Au fond, ce que j’ai envie de dire est-il un bon sujet? Pourquoi le dire? Qui va le lire? À quoi bon? Toutes les questions inutiles se pressent à ma porte, mais ça ne dure jamais car, en général, un élément perturbateur frappe à cette porte : « Maman? ».
