Comme chaque année il me cueille et se plante en plein coeur.
Ça commence le matin, quand, le soleil s’infiltre dans chaque interstice. Te souviens-tu des volets en bois, chez Mamie-jo, en persiennes, qui grinçaient quand on les ouvrait, un bruit grave qui vibrait dans la main, il fallait mettre la tête du petit bonhomme à l’endroit, pour qu’il arrête d’avoir le chapeau prêt à tomber sur la rue?
Ces volets là, gris à l’époque je crois, étaient la douceur incarnée des réveils. Ils étaient ma première paupière, comme celle des chats, ça me faisait le filtre nécessaire pour entrer dans le jour, sans violence. Il me reste de ces doux matins, l’impossible lumière électrique blanche quand il faut sortir du lit en hiver. Je râle si on allume tout en grand, j’ai juste besoin de deux ou trois petites lumières indirectes, le radar fait le reste.
Alors, de sous ma couverture, je sentais les rayures du soleil pénétrer doucement la chambre, face à mon lit, en contrebas du grand lit où personne ne dormait jamais.
Le plancher grinçait, la maison était vivante de tous ces bruits, je n’avais peur que du silence.
Hier, en prenant un café dehors, je me suis déchaussée, presque sans faire exprès. Peut-être parce que j’ai vu le chat poser délicatement ses coussinets sur l’herbe verte et encore épaisse de toute la pluie donnée, ces derniers mois. Le jardin est vert, même le voisin n’a pas une herbe aussi verte.
À ma gauche, il y a de toutes petites fleurs mauves, ras du sol, plein, une pluie d’étoiles violettes, ma mère en a voulu l’an dernier, je ne sais pas si c’est venu dans son jardin. Ce sont des fleurs qui poussent comme ça, juste à cet endroit, pas ailleurs, un tapis. Sous le camélia.
La fleur du camélia ne se laisse pas photographier. Ce n’est jamais vraiment le même rouge que celui que l’oeil voit. Sauf à s’y reprendre plusieurs fois. J’ai vu deux tulipes aussi. Entre les branches décharnées des rosiers. Une tulipe jaune et une rouge. Des survivantes je crois. Dans la maison j’attends de voir éclore les bourgeons des orchidées. J’en ai deux, une misère, c’est déjà trop car je ne leur trouve pas de bonne place, mais j’aime tellement ces fleurs qui font du baume quand plus rien ailleurs n’est en fleur.
Je me suis laissée cueillir par une minuscule fleur de talus, blanche, une tige haute, trois ou quatre pétales, presque rien, un peu ronde, jolie, gracieuse, solitaire à cet endroit, alors qu’elle est souvent en bouquet sous l’ombre des arbres. Ce sont ces fleurs que l’on voudrait à l’intérieur, mais que jamais l’on ne cueille, sinon elles se meurent. Elles se gardent à l’envers de nos peaux, près du coeur.
Et puis quand les oiseaux se chamaillent en pleine sieste, que l’arbre se rebelle, que le chien aboie le goéland, que le cormoran s’élève lourdement.
Le printemps, dont le nom n’est jamais si doux qu’à le dire en allemand, frühling. Un bonbon, un nectar, une mangue.

