Les marées

Il arrive qu’il me faille un coup de pied au derrière pour trouver l’énergie d’aller « à la marée ». Ces fois là où par exemple j’ai passé une nuit trop courte, un matin humide, avec du vent, et du froid. Ces fois là, où l’épaule ou bien les genoux ne me laissent pas tranquille.

Et puis, il y a ces marées pour lesquelles je me damnerais.

Evidement, je ne sais jamais vraiment comment ça va se passer.

Parfois, je m’engueule avec le patron, parce que j’ai encore la mauvaise tendance de vouloir comprendre « pourquoi » alors qu’il faut juste « faire ». C’est de plus en plus rare. Il vaut mieux appliquer à la lettre la consigne, si tu l’as bien entendue (avec une oreille et du vent, ça arrive que je n’entende rien ), sans chercher à comprendre. Le patron a toujours raison.

Parfois le patron croit que je lis dans sa tête, et ça arrive aussi que cette technique fonctionne. Peut-être juste parce qu’à l’usage il y a des choses qui me paraissent évidentes, enfin.

En général, les marées cristallisent une vie, une relation, une humeur. L’intensité de l’effort, ou bien l’importance de ce qu’on y fait, ne laisse pas de place au temps perdu. La marée n’attend pas, et on ne sait jamais ce que la prochaine nous réserve.

Ici, en Ria d’Etel, c’est vraiment un coup de dés. Je veux dire par là, que l’horaire des marées et le coefficient ne sont qu’un indicateur. Ils ne disent pas si la mer va vraiment descendre, ni combien de temps, ni à quelle heure réellement.

Les basses pressions peuvent empêcher l’eau de s’échapper par l’embouchure, là où la barre va colmater si le vent pousse le sable à l’intérieur. Un temps qui change va décaler l’heure de la marée, une demi heure, voire trois quart d’heure plus tard.

Nos repères sont donc concrets : quand on voit apparaître le haut des tables à tel endroit, on sait qu’il nous reste à peu près 15 minutes avant que le chaland n’échoue. Si le chaland a été descendu assez bas, bien sûr.

Bref.

Ceci dit juste l’aléatoire du métier.

Hier je n’ai pas eu besoin de coup de pied, ni ces derniers temps d’ailleurs. Le confinement mis en place fait relativiser. Nos 14 hectares nous permettent d’avoir suffisamment d’espace pour déambuler, si la mer veut bien.

Il fait un temps idéal. Le temps qui ferait croire à tout candidat à l’ostréiculture que ce métier est fait pour elle. lui.

En ce qui me concerne, les marées sont ce que je préfère, avec le contact humain que l’ostréiculture permet.

Nous avions les poches de naissain à mettre en place. Le naissain, ce sont les huîtres qui seront sur le marché d’ici deux ans et demi, trois ans. C’est l’avenir. Et aujourd’hui, c’est l’espoir, alors que nous ne savons pas si nous allons nous en sortir.

Le naissain est minuscule, léger, fragile, ce sont des bébés. Il reste hors d’eau, seulement le temps du trajet entre la Charente et chez nous et le temps qu’on le mette en poche. Un battement de marée.

En effectif très réduit, nous avons changé de tactique, en mettant plus de quantité par poche, ce qui va nécessiter de dédoubler plus tôt que prévu, mais nous n’aurions pas réussi à tout faire si les quantités normales avaient été respectées.

Les palettes de poches sur le chaland, nous allons sur les parcs. Du chaland, nous lançons les poches sur les tables. Elles sont si légères qu’elles flottent s’il y a encore de l’eau à couvrir.

Nous mettons le pic et nous descendons du pont pour attacher les poches avec les crochets. C’est un travail répétitif, que j’aime.

Il fait beau, le soleil réchauffe l’eau dont je sens la tiédeur sur les bras. Le dos finit toujours par tirer, les genoux font mal puisque notre harnachement est lourd (nous avons mis la cotte ne sachant pas si la mer descendrait assez pour le « niveau cuissarde »), et il faut réussir à faire rentrer le crochet dans une maille à peine plus grande.

Le chien nous a rejoint en traversant le chenal, il rate souvent le départ, à courir après les goélands qui se posent sur « son » territoire.

Nous ne parlons pas, et j’écoute la voix de l’eau.

La marée est une activité très sereine, souvent, elle remet à sa place et les perspectives là où il faut. Mettre le naissain à l’eau c’est s’assurer que dans trois ans nous aurons des huîtres qui nous permettrons de vivre. On oublie alors toutes les incertitudes, alors même qu’elles sont constantes en nous, la douleur du dos, des genoux, de l’épaule. On oublie les sous que la banque nous prête et que nous mettrons plus de trois ans à rembourser. On oublie les potentielles pannes de matériel, les variations climatiques qui peuvent jouer sur la santé de nos petits cailloux… On oublie tout.

On y croit encore.

C’est la magie de la marée, c’est la magie du renouvellement de stock; on dit souvent que tant qu’il y a des huîtres, on est riches. C’est bien sûr une façon de parler. L’ostréiculteur a toute sa fortune à l’eau, de là à dire qu’on a du liquide…

Il n’y a plus le bruit sourd de la circulation des routes au loin, ce bruit constant, puisque sur l’eau les sons portent loin. Il n’y a que l’aigrette, les goélands, les mulets qui frétillent à fleur de table à l’approche du chaland, il n’y a que le souffle léger du vent qui caresse le visage, la chaleur du soleil sur le dos qui ploie, il n’y a rien d’autre à penser qu’au moment présent.

Et au travail bien fait quand le pont est vide de son chargement quand on le met au corps-mort.

J’aime ces marées qui me réconcilient avec la vie.

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