Le temps

Je ne sais plus. Ni le jour, ni la nuit. Dilution.

J’aime, ne pas mettre de réveil, quand la lumière du soleil du matin se fait plus intense au fur et à mesure qu’il s’élève. J’aime, à la lueur qui frôle la paupière, deviner si le temps est beau, ou gris, si la journée sera avec, ou sans pluie.

Il n’y a plus d’obligations que celles que je m’impose. Une discipline qui se trouve contrariée par l’imprévu, un imprévu qui entrerait dans la normalité d’un temps hors confinement.

Du travail.

Il arrive qu’il y ait du travail.

De celui qui impose un temps, qui oblige, de celui qui fait voir la brume rose sur l’eau, comme un tableau clair, au pastel, ou une aquarelle diluée de sel. C’est le cadeau, le pardon d’un jour qui risque d’être long, un jour qui n’est pas choisi mais dont on se fait un allié, parce que le geste est beau.

Le travail est parfois un acte qui rend humble, ou qui donne la satisfaction d’une chose bien faite. Ce moment où, le double menton dans le torse bombé, on regarde la tâche accomplie, d’aussi belle manière que les conditions le permettent. Il faudra noter dans un coin de ma tête que ce jour là, au lieu d’être six, nous étions trois, au lieu d’être gris, le matin était rose, au lieu d’être pénible la tâche était plaisante.

Ce jour d’un travail qui rend heureux.

J’attends. Alors que je ne devrais plus attendre.

Ne pas connaître la limite de ce moment qui, finalement nous est offert, rend timide à commencer une grande oeuvre. C’est ainsi que l’on parle de ce rêve que l’on veut réaliser? Une oeuvre. Grande, comme une montagne, un désert à traverser, une mer à contourner.

J’ai commencé : Je suis en 1883, un matin de septembre, un jour de pluie et de vent. Je cours avec mes sabots sur la route qui descend au port, car je veux savoir. Je veux savoir pourquoi les cloches sonnent. Mes jupes m’empêchent une foulée déliée, mon bonnet manque de glisser, j’ai peur de tomber, mais c’est le battement de mon coeur qui m’inquiète le plus. Je sens qu’il se passe quelque chose. C’est le 3 septembre, et ma vie va changer.

Normalement, à ce stade, j’ai déjà fait plusieurs fois le tour de l’île à vélo, et je peux décrire chaque maison que je croise, chaque talus, et chaque arbre que je salue.

Je n’ai pas pu prendre le bateau comme je l’avais prévu en faisant passer mon vélo, car il pleuvait, et quand il a fait beau, il n’y avait plus de bateau.

Le temps qui me reste est infini, le temps qui me reste est court.

Depuis que je prends le moins possible la voiture, je ne suis plus jamais en excès de vitesse. Comme si d’aller vite était sorti de mon esprit. Je me donne un temps, une limite horaire, c’est ma seule contrainte, celle du transporteur, celle de la livraison du drive, celle du ramassage du courrier.

Je ne vais plus jamais vite, car plus rien n’est grave.

Plus rien n’est grave parce que l’essentiel est ailleurs.

Dans ce temps de vie qui nous est donné pour s’aimer, aimer, retrouver, découvrir, réapprendre le sens du temps de la lune, de la nuit et du jour, du lever au coucher du soleil, le temps du battement des ailes des oiseaux, au rythme de leur chant, sans limite.

Je viens de recevoir une montre pour mes Tuitant, une montre pour arrêter le temps. Ainsi, quand je voudrais savoir l’heure, ce sera pour noter cet instant, où l’ombre de l’arbre se posera sur ma tête, où je devrais orienter mon fauteuil pour mieux rester à la lumière.

Et je ne serai plus attirée par l’écran de mon téléphone qui donne bien plus de chose que l’heure, qui prend bien plus de chose que du temps.

Laisser un commentaire