Depuis des semaines le monde est endormi.
Il est midi, la mer s’apprête à enlever son manteau et à dévoiler sa peau, la terre.
La mer est plate, comme des milliers de gouttes, un banc de gouttes salées qui décident de s’en aller. Elle descend.
Dans la vaste étendue brillante aux reflets d’argents, alors que la lumière du milieu du jour efface les couleurs, alors que mes yeux se plissent pour ne pas m’aveugler, je vois des silhouettes en contre-jour, brindilles noires sur fond gris clair, un paysage dans le paysage.
Peu m’importe qui ils sont. Peu m’importe ce qu’ils font. Seul le geste compte, la danse des hommes au loin sur une mer qui disparaît.
Tout à l’heure, mon marin a accosté dans cette lumière, et j’ai filmé ses gestes. Le chaland était une scène, un noir particulièrement précis, sec, sans hésitations. Son mouvement d’homme était celui de la fluidité de l’homme qui sait.
Il y a des moments où le silence des hommes permet de mieux les entendre.
Je reconnais le marin, sans même voir son visage. Je reconnais son pas, son dos, je reconnais sa courbe, sa position de pilote au gouvernail. Il n’a pas besoin de parler pour être, il n’a pas besoin de dire pour faire, il suffit qu’il marche contre le vent pour que je le sache tout près, dans mes yeux, pas loin du coeur.
La mer s’en va comme elle le fait presque chaque jour.
Elle va nous nourrir nous autres humains, nous donner le fruit de ce qu’elle couve avec tant de patience et d’obstination. Elle va nous permettre de pêcher contre un léger effort, elle va nous donner à récolter ce que nous n’avons pas eu besoin de semer. La mer sait être généreuse à celui qui n’attend rien.
Dans une heure, nous nous pencherons sur un sol humide et gris, peut-être un peu ocre, avec sans doute du vert aussi. Nous verrons les orifices que dessinent dans la vase les deux siphons qui lui permettent de filtrer l’eau qui la nourrit, faisant l’empreinte de sa trace.
Nous allons pêcher la palourde et je n’ai plus le temps de finir. La marée n’attends pas.
