De ne pas se perdre

Alors c’est ainsi, nous savons que nous n’embrasserons pas nos petites filles avant longtemps. Nous savons que si nous les voyons, nous ne pourrons pas résister à l’envie de les prendre à bras le corps et de les serrer fort. Qu’ils soient grands ou qu’ils soient petits, ils sont ce que nous avons de plus précieux, les enfants.

Nous autres, les adultes, saurons bien nous retenir. Nous autres, saurons faire ce choix de garder une distance, parce que nous avons appris les contraintes, nous savons maîtriser nos impulsions, nous avons quitté depuis longtemps ce monde de l’enfance où la spontanéité faisait notre force.

Nous hésitons.

L’âge adulte est pour moi l’âge des hésitations, des doutes.

Comme si jamais je ne trouvais de réponses à mes mille questions.

Chaque jours, ces dernières semaines, je lis les publications des réseaux, seulement celles des gens que j’apprécie pour une raison ou pour une autre, et puis parfois je me plonge dans les commentaires. En général je ne peux aller bien loin, car souvent, il y a de la violence, de l’incompréhension, si ce n’est pas des insultes, de la bêtise et de l’ignorance. Ceux qui savent tout me laissent pantoise, les donneurs de leçons ont ils seulement vécu?

Bien sûr, il ya une révolte intérieure, une injustice de traitement face à cette situation qui aggrave les inégalités. Mais je ne veux plus lire ni entendre ceux qui critiquent ce qui n’a pas été fait, ou ce qui a été mal fait. Ce n’est pas le moment. Il viendra celui de la justice et des comtés en temps voulu.

Pourquoi ne pas mettre son énergie à chercher des solutions plutôt qu’à proférer des insultes? Seul celui qui ne fait rien ne risque rien, et celui qui n’a pas voté ne peut pas se plaindre. Même si je voudrais que le vote blanc compte.

Notre chance à nous est de vivre au contact d’un produit vivant qui ne se périmera pas. Qui ne prendra pas la poussière. Jamais produit ne sera autant choyé et amoureusement protégé. Puisqu’on a du temps.

Jamais je n’ai eu à me poser autant de questions sur mes choix de vie et celle que je voudrais offrir à mes enfants, mes prunelles.

Depuis toujours je suis éveillée à ce que je peux leur offrir, à leur insu parce que c’est mon devoir, mais aussi en pleine conscience car il doivent savoir manier les outils que je leur tends. Du stade de bébé qui tète à celui d’adolescent qui végète, il y tout l’amour qu’on leur donne, mais pas seulement.

Cette situation peut-être une chance de retrouver ce qui fait l’essentiel. Vivre avec soi-même, s’accepter, sans avoir de fuite possible vers une activité sociale, associative, ou de plein air, vivre à l’intérieur c’est se retrouver, pour ne pas se perdre. Nous revivons une sorte d’adolescence, nos pauvres acquis sont à nouveau sur la sellette, et il faut recommencer à s’inventer.

Ma chance, encore, est que le métier que je fais est une réinvention quotidienne. Chaque jour dépend du matin qui se lève, de la couleur du ciel et de la volonté de la mer. Chaque jour est nouveau, avec un fil conducteur certain : nous devrons nous plier à ce que la nature va nous dire et exiger de nous.

De fait, ce métier qui connecte au vivant, me fait vivre dans un endroit isolé, en confinement normal, sans excès, sans peur, sans contrainte. Le téléphone et les outils médias me sont familiers, je ne manque de rien.

Dans l’instant où j’écris, de ce jardin avec les pieds dans la mer, j’entends au loin le bruit d’une tronçonneuse, alors que tout autour jamais les oiseaux n’ont autant chanté. Ou peut-être que je n’écoutais pas autant. La tronçonneuse me fait penser à cette branche sur laquelle on est assis; ne soyons pas fous de la couper.

J’aime cette période.

Je viens de dire un gros mot, je le sens bien.

Mais au fond, j’ai repris mon levain, mon appareil photo, je retrouve les marées, les matins sans réveils, les envies de lire, d’écrire, même si ce n’est pas ce qu’il « faudrait ». J’évite de penser en « contraintes », mais en possibilités.

Nous avons une chance d’écrire une nouvelle page, et de sauver un peu de notre humanité.

Bien sûr il y a des moments qui nous manquent. Certains repas de famille. Il suffit de ne pas y penser. Ou de se dire que ce seront des retrouvailles fabuleuses. Nous pourrons vraiment profiter avec intensité de ces instants. Et je parie qu’il ne nous faudra pas longtemps pour à nouveau avoir envie de partir, car si l’homme est un animal social, il a aussi besoin de solitude.

Ce qui est difficile à vivre est cet excès de solitude. La nature n’aime pas les excès, il était temps de s’en rendre compte, non?

La méditation est une chose que je suis totalement incapable de faire. Pourtant, je valide complètement la théorie de cette pratique. Comme le yoga. Si je ne m’y précipite pas, c’est sans doute que je n’en ai pas besoin. Mon yoga méditatif à moi se trouve devant mes yeux, sous mes pieds, un jardin, de l’herbe, des arbres, la mélodie des oiseaux. Sans doute un état contemplatif quotidien où je n’ai pas le projet de produire, ou d’être rentable en quoique ce soit. Mon seul rôle est de trouver une sorte d’harmonie entre un état de fait et les individus que nous sommes, tant bien que mal, avec l’acceptation que rien n’est parfait.

Ou bien que la perfection qu’on attend n’est pas accessible avec les outils dont on dispose, pas encore, ou presque.

Ne va pas croire que je me sens en sécurité et que mon avenir est assuré. L’entreprise qui m’emploie est une ligne très fine, un fil de soie, qui peut se briser, à la santé du patron, comme à la santé des nos cailloux. Je n’ai plus de salaire, je suis suspendue à demain. Je vis sous dépendance de mon homme, je choisis de me dire que ça ira un temps, mais ça ne pourra pas durer. Ma première dépendance m’a couté cher, je ne veux pas y revenir. Ne va donc pas croire que parce que mon cadre est juste sublime, que mes nuits sont sereines.

Nécessité fait loi, et ma loi est de vivre, avec la mission de savoir pourquoi je suis là, et ce que je dois faire.

Il faudra du temps, sans doute des silences, et puis quelques mots, il faudra de la patience, pour retrouver l’innocence.

Il est fragile cet équilibre que la vie nous donne, une fleur de coquelicot, un parfum de vent, qui sent l’air marin.

4 commentaires

  1. Je suis contente pour toi de ce temps « autre » sur certains points / du temps moins stressé, une méditation douce comme tu le dis, etc.
    Sur le début de ton texte j’ai souris, tu ne seras pas étonnée
    L’enfance ? Je ne l’ai pas tout à fait quittée, j’y tiens, la spontanéité maladroite incluse
    L’âge adulte celui des doutes ? Non. Pas avant 50
    Après, c’est parfois beaucoup beaucoup de compromis et les doutes vitaux ne sont pas toujours permis. Le sillage de la mort, des fins de vies qui nous entourent et qu’on
    porte.
    Il est beau de te voir tracer et embellir ta vie, tes choix, tu deviens plus sereine, si si, et le confinement ( trouvons un autre mot, mais quoi ?) te va. Il est vrai qu’il nous permet à tous de faire le point sur : comment je vis, et où ? Et ensuite, comment je vais m’adapter à ce qui vient et qui sera violent sur le plan plané-terre, pour nous tous.

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    1. Par rapport aux 50 ans… j’ai l’impression et d’une d’avoir quitté lénfance au moment de ma séparation et quand je l’ai annoncé aux enfants. Et depuis, d’avoir une forme de vieillesse indélébile car j’ai perdu cette innocence qui me faisait naïve. Quoique je reste encore naïve à certains points!
      Les doutes j’en ai toujours eu, et c’est encore pire au fur et à mesure que je sais ne rien savoir ou plus exactement de tout ce qui reste à apprendre : infini.
      Le confinement me va parce qu’on est sans sollicitations. Il est suspendu. Une pause
      Mais l’après, oui, sera violent. Hélas. J’en ai peur.

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