Trouver beau

J’ai appris le beau après avoir tout trouvé moche. Vraiment moche.

Sans doute que, petite, je ne me posais pas ces questions. Les choses étaient, ou n’étaient pas, je n’étais que l’enfant de mes parents, je les suivais, sans savoir si c’était bien ou pas, juste, c’était comme ça.

J’avais peu d’amis car je ne m’en faisais pas sur les courtes périodes scolaires entre les villes qui m’ont vue grandir. J’avais une amie d’enfance chez mes grand-parents, qui habitaient le même bourg en Bretagne, un bourg vallonné, verdoyant, puisqu’il y faisait toujours l’été. J’exagère de dire que je n’avais pas d’amis. J’avais des camarades de classe avec qui je m’entendais bien, mais je n’ai pas noué de ces relations indéfectibles qui durent toute une vie, et j’ai oublié leur prénoms comme leur apparence. Me reste le souvenir fugace de quelques sensations, le froid du verglas d’un hiver à Templemars avec la main chaude de mon grand-père pour éviter la chute, ma jambe dans le plâtre pour une opération du genou, déjà, mes premières roues à Rennes, comme sur les pavés du nord et surtout les fosses de lecture du Furet du nord, ça je n’ai jamais oublié.

Et puis nous sommes allés sur l’île, et je crois qu’elle a tout effacé.

J’avais 10 ans, et tout à apprendre, le créole bien sûr, mais à m’habiller comme là-bas aussi, et pas comme une petite fille sage aux cols ronds. Il a fallu apprendre à se cogner ma différence de blanche, ou plus exactement, de « métro » ou « zoreille ».

Je n’ai pas oublié ma première journée de CM2, ni Blandine, ni presque aucun de mes amis. Même ceux qui ne l’étaient pas, le sont devenus au fil du temps et des souvenirs. Ça arrange bien la mémoire, les souvenirs.

J’allais au sport à pieds, on avait je crois, entre 15 et 20 minutes de marche avant d’arriver au terrain. Il y avait la mer, et les montagnes. Il y avait ce temps, toujours agréable, jamais vraiment surprenant, il y avait deux saisons, celle avec un pull et celle sans. Le mois de janvier nous voyait acheter la collection été de la Redoute, nous mettant bien en avance sur ces arriérés de métropolitains, toujours en retard d’une saison.

Toutes les filles avaient les oreilles percées, au grand damn de ma mère, et elles étaient toutes baptisées ou toutes musulmanes, ou tamouls, ou chinoises ou… C’était mes amies.

J’ai vu les chars fleuris descendre la montagne, longer le front de mer, les hommes porter des combavas au bout des longues pointes qui perçaient la peau de leur torse, sur la plage, devant la barrière de corail. J’ai vu le dipavali, le jour comme la nuit, et les saris fabuleux briller de mille feux. J’ai vu, aussi, la marche sur le feu, avec Amélie comme guide. Et puis le sacrifice de la vache, dans la cours de la maison de Soraya, avant qu’on mange des brèdes et autres bonbons piments.

J’ai dormi chez Soraya pendant le ramadan et j’ai eu droit à un plateau de pâtisseries à mon petit déjeuner.

Les robes de confirmation des filles étaient si belles avec leurs dentelles que je me suis trouvée ridicule avec mon aube, un jour où l’on tentait encore de me faire croire.

À dix ans on ne pense pas. On prend, on s’imprègne, on mêle son sang à celui de ses amis qu’ils soient clairs ou foncés. À dix ans, on ne voit rien, on voit tout, on vit.

Là, j’ai des souvenirs en pagaille, des sensations fortes, de l’amour à l’amitié du désespoir à la beauté. J’avais 14 ans.

J’ai dansé des slows un après-midi avec mes profs lors de la fête de fin d’année de décembre, la fête d’adieu. On est tous partis en car faire une balade dans l’île, on a traversé des montagnes avec les pieds dans l’eau et les parois à toucher les deux bras, avant d’arriver à une cascade. Oté, j’ai mérité ma créolité. Je n’étais bretonne que l’été, je rêvais de la pluie. Je croyais que je l’aimais car quand elle nous tombait dessus elle était chaude, épaisse, bruyante, vivante. On avait de l’eau à la cheville en quelques minutes et on avait pas froid d’être trempés de la tête aux pieds.

On mangeait dehors toute l’année si on voulait.

Au collège, les fenêtres des classes étaient ouvertes tout le temps, laissant passer le bruit de la ville. Le matin plus que l’après-midi. Le marché, les voitures, les gens qui parlent. J’étais dans ma bulle, sur ma table, à corriger les fautes de la dictée que madame Wei Yu Neng nous donnait.

Le midi, on mangeait des carris poulet, ou du rougail saucisse, avec, sur la même assiette, le roulé confiture en équilibre, à côté des grains, ou bien le yaourt. Un jour on a eu des plateaux en plastique jaune préformés, c’était plus facile, mais les dames de la cantine devaient trouver moins simple à laver qu’une assiette où il leur suffisait de glisser la main avant de laver. On mangeait sur des bancs, les naquots ouverts encore bien sûr, et on allait ensuite dans la cour, lire ou s’occuper.

Parfois le week-end, mes parents recevaient un métropolitain égaré, et ils allaient faire du bateau. Au début, j’allais, et puis à force de les voir vomir, j’ai arrêté. Je préférais rester lire dans ma chambre.

Je me rappelle à présent ma mère nous demandant de mettre le nez dehors parce qu’il faisait beau. Il faisait beau tous les jours! J’en rigole maintenant que je dis la même chose aux miens !

On avait une télé. C’était la première. Mais on avait que RFO, et les programmes commençaient assez tard en journée sauf le dimanche où j’aimais regarder Christophe Dechavanne « c’est encore mieux l’après-midi » je crois, et les westerns que je regardais avec mon père.

Sinon, les livres.

J’ai lu tout ce qui faisait le CDI, je crois. Il me semble que nous n’avions pas la possibilité de nous fournir en livres autant qu’on a pu le faire après. Les approvisionnements arrivaient par bateau, et il fallait être patients. En revanche on pouvait développer nos photos en une semaine.

Mes parents allaient se balader avec leurs amis collègues ou avec les métro qui arrivaient pour faire du tourisme. Moi, ça m’ennuyait. Le volcan? oui, bon. Le grand Morne? Beaucoup trop loin! Salazie? beaucoup trop humide. Mafate? Beaucoup trop de marche.

En fait je crois que je voulais juste être avec et chez mes copines, on dormait les unes chez les autres assez facilement.

Et puis il y avait les alertes cycloniques. L’aventure quoi. Niveau un, on commençait à écouter bien la radio. Deux, fallait avoir fait toutes les courses d’eau et de conserves. On achetait aussi du seven up, et c’était rangé à la cave. On avait une maison cubique en béton armé, Amélie, elle, avait une case en tôle. Il me semble que c’est en travaillant chez nous qu’elle a pu construire une partie « en dur » et c’était sa cuisine, où elle torréfiait elle même son café.

J’adorais les alertes cycloniques. C’était synonyme de vacances. D’ailleurs, comme en métropole, c’est bien la météo qui donnait le rythme scolaire. On avait nos grandes vacances au moment des cyclones, de mi décembre à mi février je crois, de mémoire défaillante.

À noël, on allait à la plage écrire nos cartes postales. De celles qui font rêver. Moi, je n’avais que deux destinataires : mes grand-mères. Un amoureux de moi aussi, le frère de mon amie d’enfance. Que j’ai éconduit, car j’en aimais un autre.

Alors voilà.

J’ai vécu ça, ces contrastes, ces épisodes où la pluie n’est pas du crachin, ou le ciel bleu est chaud, où l’eau de mer est salée, où une montagne fait 3069 mètres, où un arbre est capable de pousser de 20 centimètres en 24 heures, où les gens sont en couleurs, où la langue chante et les R disparaissent, où les maisons sont rouges ou jaunes ou bleues, où les jardins sont luxuriants, où la nourriture pique et les ailes du nez transpirent, où les garçons sifflent les filles, qui roulent un peu plus du popotin, pour dire.

En janvier 87, Quimper m’a semblé si sombre, si gris, si triste, que j’en ai perdu le sens de la vie et des couleurs. Les profs et leur blouse blanche, les fenêtres fermées, l’air irrespirable, les toits noirs, les maisons grises, le ciel gris, les jardins, vides, les arbres morts, la pluie et encore la pluie. Et le froid. Et ma peau brune qui m’ostracise de mes camarades dont l’une m’a dit un jour « mais, vous n’étiez pas emportés par le vent, dans vos huttes? » je l’ai regardée, effarée, elle qui s’habillait comme une grand-mère avec son collier de perles et son foulard Hermès. Marianne. Je me souviens de toi. Pauvre fille.

À l’ami qui m’a dit l’autre jour que le beau est partout, j’ai eu envie de dire que non, il est des endroits qui effacent tout.

Quand je suis allée en Corse, une année bizarre en 2011, j’espérais oui, que ce serait aussi beau qu’on le disait. Quelle déception j’ai eu! Oui, peut-être. Petitement beau. Presque.

Ce n’est que bien plus tard, avec mon appareil photo, en m’approchant des choses, de près, de si près qu’on en voit pas la même chose qu’en grand, que j’ai revu le beau, vraiment. Pas le beau mièvre, pas le joli, celui qui me faisait faire ce sourire de politesse, ce « moui » dubitatif. Parce que rien ne pouvait être aussi beau que l’île que j’avais été forcée de quitter, avec mon coeur à l’intérieur à tout jamais.

J’ai vu le beau dans les yeux de mes enfants, dans leurs bras et leur chaleur. J’ai vu le beau quand j’ai eu peur pour eux, quand l’abysse de les perdre s’ouvrait sous mes pieds. J’ai vu le beau dans le microscopique de la nature qui a du en faire beaucoup pour se révéler à moi.

J’ai compris que ce qui était beau était le regard à y porter, indéniablement lié au moment vécu, aux gens qui m’entourent, à la nourriture que j’invente, aux couleurs que je peins.

Oui, le monde est beau. Tellement plus quand on craint de le perdre, tellement beau quand il est bruyant du chant des oiseaux et d’un champ en friche.

Mais quand même, y a t-il un endroit vraiment aussi beau qu’à La Réunion?

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