Les dominos

J’ai beaucoup joué aux dominos. Des heures. Avec une mamie de 90 ans, quand j’en avais 25. On jouait à 4 le plus souvent. J’étais fière de savoir tenir tous mes pions dans une seule main, et je jouais tactique. En y repensant j’entends le rire de satisfaction de Mémé quand elle gagnait.

Maintenant je n’y joue plus. Pas l’envie, ni le temps, jouer, je ne sais pas faire.

Mais ces parties de domino me sont revenues en mémoire ce matin, quand Lucile a raté son train.

Il est 6:20 quand je vais la réveiller. Il faut partir entre 6:45 ou 6:50 pour être à l’heure. Bien sûr il faut favoriser le 45. Parce que choisir le 50 c’est la garantie de tomber sur un véhicule lent, voire très lent, pour peu que le brouillard ajoute une couche.

C’est l’homme qui se charge des trajets matinaux. Il a un radar même dans le brouillard.

Bref, ce matin, il était 51 sans doute et le train de 6:59 filait devant eux au moment où ils sont arrivés à la gare.

Lucile a raté son train, et pour être en cours à 8:00 à Lorient alors que les garçons prennent leur car à 7:20 à Mendon, c’est jouer serré.

La théorie des dominos.

Lucile est revenue de la gare, l’homme a fait demi tour (7:10) avec les garçons dans la voiture pour être à l’heure au car. Le sac de Lucile sur le siège arrière.

J’ai fini de lacer mes doc’ et j’ai embarqué Lucile dans le camion. Il était 7:15. Il fallait que je sois rentrée à 8:20 pour qu’Eloïse puisse prendre son car de 8:30 (hier il était parti à 29…)

Pour aller à Lorient, c’est pas sorcier. Plein nord sur la N165. Je me disais que c’était jouable, de passer avant les bouchons de 8:00.

Tout le monde est allé à Lorient ce matin. Ou bien tout le monde avait raté son train.

Les ralentissements commencent en général vers la sortie Hennebont. Je garde souvent la même file, selon la théorie de l’accordéon. Je suis très théorie aujourd’hui, tant que la réalité ne me rattrape pas.

Donc, file de gauche, 114, régulateur, phares, essuies-glace, chiffon buée, dégivrage.

Un espace toujours suffisant entre moi et le véhicule me précédant, je déteste freiner au dernier moment.

Et puis je l’ai vu venir, gros comme un camion DHL, le retard qui me faisait rire jaune.

En théorie c’est 30 minutes de porte à porte entre ici et la Fac. À 7:57 j’ai posé Lucile au rond point à 200 m de la Fac. Ce qui m’évitait de m’engouffrer dans la rue estudiantine, d’attendre les créneaux improbables des petites voitures qui se casent pour la journée, de ne pas avoir à attendre au feu sous la casquette du bâtiment des Lettres, et faire un demi-tour de 5 minutes précieuses que je n’avais plus. La réalité m’avait mangé 15 minutes supplémentaires.

J’ai enroulé le rond-point direction « Da bep lec’h », et j’ai suivi le 70 à 80 et le 90 à 95. En louvoyant légèrement entre les files quand il me semblait que la régularité était celle d’un accordéon.

Dans ce sens, pas de ralentissements, sauf à Lanester. Néanmoins, il est impossible de compresser le temps, et réduire 30 minutes en 25 ne laisse pas beaucoup d’espace. J’étais prête à emmener ma dernière à Etel, s’il avait fallu.

Je me suis rendu compte que j’étais presque à 130 quand je me suis rabattue alors que je ne pouvais pas doubler la voiture devant moi, et il était temps, au vu de la voiture de gendarmerie qui me suivait. Quand j’étais plus jeune je conduisais plus vite, apparemment je sais toujours, ou bien je rajeunis.

Il est des jours où les dominos tombent juste. Pas d’obstacles au passage du camion, pas de branche à frôler pour faire la place à un autre qui roulerait en face, pas d’ornière à creuser un peu plus ou de bas de caisse à taper quand la route est trop étroite pour deux ou bien que le conducteur que tu croises roule au milieu. Je te parle du rétroviseur? Non, inutile.

À 8:22 j’étais à la maison, Eloïse sac en main, masque en bouche, prête à sauter dans le camion. Enfin, se hisser.

Le car était garé quand nous sommes arrivées à la mairie, et les collégiens y montaient. Nous étions à l’heure.

Le sac de Lucile était toujours dans la voiture, que l’homme avait avec lui pour aller à son rendez-vous. Il fallait donc que j’attende qu’il rentre avant de repartir livrer les huîtres, à l’endroit que je venais de quitter, grosso modo, Guidel, via Keroman, avec un arrêt retour chez Jacqueline pour déposer le fameux sac. Pourquoi Jacqueline? Elle a offert à Lucile la possibilité d’avoir une chambre à Lanester pour les matins ou les soirs où les cours compliquent la vie. Jacqueline c’est mon amie de 91 ans, avec qui j’ai un lien…étonnant.

Il fallait que je sois à Mendon à midi 20, c’est mercredi, pour retrouver ma collégienne.

10:45, je décolle de Listrec, 11:15 premier arrêt à Keroman pour le bateau de Groix, 11:40, deuxième arrêt à Guidel pour Rungis, 11:55 chez Jacqueline, que je ne dérange pas pour les 5 minutes que je pouvais à peine lui accorder (c’est mieux de dire que tu es là mais que tu dois partir, ou bien de ne pas s’annoncer et partir en catimini pour ne pas s’arracher à l’envie de rester plus longtemps partager un café? )

Autant dire qu’à midi je savais que je n’avais que 20 minutes pour faire le trajet, jouable, sans excès, et surtout sans urgence, attendre deux ou trois minutes ne fait pas mal, surtout si tu préviens de.

Eloise, cheville foulée après un smash mal retombé, et moi, avons roulé jusqu’à la case où le déjeuner était à préparer. Ce midi le robot allait servir, pâtes à la sauce tomate et chorizo (et jambon cru). Midi trente, je coupe le jambon, l’oignon, je pèse les pâtes et j’alimente la bouche du robot.

À midi quarante, je demande à Eloise de prendre le relais, avant de sauter dans la voiture pour récupérer les lycéens à midi 50 au 8/8 qui ne s’appelle plus comme ça, mais on continue de. Un peu comme l’homme quand il dit antenne 2, F.R. trois et Rallye.

On rentre, on a faim, l’homme est à la marée, je mets les pâtes pour la fin de cuisson, 12 minutes, les garçons jouent au basket, Eloïse met de la glace sur sa cheville, et enfin, je m’assois pour manger.

C’est mercredi, un jeu de domino comme un autre jour, où je ne suis jamais sûre de gagner.

Et toi?

Il est 8:36, j’attends le retour de l’homme pour le sac de Lucile

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