Pourtant le matin c’est plutot mieux que d’autres matins.
Faut dire que depuis un mois, je me dope. C’est mamie et ses Louzous. J’ai trouvé un truc au curcuma qui soulage mes articulations alors j’ai la rigidité moins douloureuse. J’aurais pu (et dû!) mettre ça sur le compte du vélo mais les 30 km semaine n’y seraient pour rien. C’est fou comme le confinement est loin, et les 80 km par jour pour emmener les enfants au car, ne favorisent pas mon activité physique.
Pourtant, mes paupières parviennent à rester ouvertes, en moins de dix minutes, même si je ne supporte toujours pas la lumière blanche brutale de certaines pièces. Faut dire que depuis un mois je prends de la cire d’abeille en ampoules, c’est dégueu, mais il paraît que c’est royal.
Ce sont quelques petits détails anodins qui rendent la vie plus douce, ah ah ah, et qui me font le dos moins large.
Pourtant l’ostéopathe m’a parlé de « place » et « d’estime de soi ». Merde, il a tout vu.
Rester zen alors que ta fille déclare une majeure partie des symptomes de ce putain de virus (oups, deux en deux lignes) et qu’elle vit une partie de la semaine chez Jacqueline, 91 printemps. Confinement à la case, portage des repas au pied du lit, masque obligatoire en face à face et lavage de mains assidu, ou presque, pour toute la familia.
Négatif. Pour une fois qu’on est content d’être négatif.
Ou peut-être la joie jaune de savoir que le « fils de » est cas contact. Et d’attendre, et de confiner, et de servir et de faire la liste de toutes les personnes vues dans la semaine…le lycée, les six classes du lycée, le hand, le volley, les copains.
Négatif. On s’y fait, si, si.
Tiens, ce week-end là, on aurait dû être en Belgique. Il paraît qu’il ne fait pas bon vivre en Belgique en ce moment, alors comme pour Dunkerque et Marcq, on annule. On reste au chaud à la maison, mais bon sang, quel jour sommes-nous donc?
Se dire qu’il fait beau et que le vélo.
Ah oui, mais non. Les deux salariés sont absents. Mais pourquoi donc?
Test, et retest.
On attend, on compense, on se lève à 6 heures et on emballe les huîtres à nous deux. Zen, je reste zen.
Décapité tu dis? quoi? C’est quoi ce mot déjà? 3 syllabes, deux morceaux, en chute libre sur un trottoir, impossible.
Impossible.
La guillotine? le sabre? Un couteau? Mais comment? se planter en face d’un être humain et, avec force, commettre l’irréparable. Parce que ces morceaux là ne se recollent pas.
Je suis debout mais que reste t-il à l’intérieur?
Le vide me surprend.
Pourtant, je prends depuis hier du Ginko. Enfin un truc comme ça. Et puis du safran. Ça fait une sacrée recette toutes ces plantes à germer entre mon ventre et mon cerveau. Le ginko pour rester affutée de la tête, pour resister aux rigueurs de la saison, quand il faudra téléphoner en envoyant un mail et en écrivant une fiche. Avec une oreille et un bras manchot.
Je n’ai donc pas regardé l’hommage à ce professeur, merde je pleure, je ne l’ai pas regardé et pourtant j’ai pensé à madame Cubière, avec son accent chantant du sud ouest, la démarche un peu de traviole mais qui donnait l’envie de l’histoire, tant est si bien que j’ai voulu suivre ses traces, je n’avais pas fait latin vois-tu et j’étais nulle en langues et en maths, il me restait quoi à part l’histoire, l’Histoire, celle qu’on raconte, celle qui s’écoute et j’ai pensé à monsieur Bouthillon, à sa chemise jaune vif dans son complet bleu turquoise dans la grisaille brestoire, qui n’a jamais humilié, ni trompé, qui a toujours fait appel à notre capacité de reflexion, qui nous posait des questions, qui parlait du maillon le plus faible de la chaine, de Mona Ozouf, d’Hélène Carrère d’Encausse, des « passés recomposés », de la dictature, et qui nous donnait son numéro de téléphone au répondeur qui parlait breton et italien, monsieur Bouthillon, qui nous a fait sentir plus intelligents, j’ai pensé à vous, à ce crayon qui n’écrivait plus, ce temps que les moins de vingt ans…au papier crayon pour prendre des notes, à la main qui se crispe parce que tu ne veux rien rater, tu veux tout garder, et puis ce crayon qui tombe parce que tu ne peux pas à la fois écrire et interroger, et réfléchir et écouter et grandir.
J’ai « fait histoire » parce que je voulais être prof.
Parce qu’on m’avait appris le respect des profs, parce que j’avais grandi avec la notion que le savoir, il n’y a rien de plus important, j’ai tout oublié, mais les profs, de leur pouvoir à leur savoir, de leur envie de donner à celle d’humilier, le prof a tout en main pour détruire mais aussi pour grandir, le prof qu’on aime et celui qu’on deteste, mais d’indifférence, jamais, quel beau métier que celui d’enseigner.
J’ai tout su du prof.
Sauf d’en être.
Madame Cubière, je ne sais pas ce que vous êtes devenue, je suis une élève anonyme qui prenait le train quand elle lisait son texte. Monsieur Bouthillon, un jour vous m’avez écrit une lettre, comme aux 200 autres, mais cette lettre était belle et me donnait de la force. Celle de croire en moi un peu.
Madame, monsieur, vous faites partie de mon ADN, cette votre histoire et la mienne.
Alors je pleure ce prof d’histoire, qui n’avait rien fait d’autre que le plus beau métier du monde.
Et pourtant j’avais dit que je n’écrirai rien, parce que ça ne sert à rien.

Beau métier qui laisse des souvenirs essentiels. Au cours moyen ma mère souhaitait que j’entre en technique pour avoir un métier.
Le directeur mon instit M. LAVAGNE voulait que j’entre au Lycée pour des études générales. On a transigé je suis entré dans un collège technique mais dans une section moderne et retrouvé le Lycée en seconde. Au passage étant un paresseux contrarié j’ai vécu le secondaire sur l’élan du travail en pension à BRASPARTS avec des instits qui ne me laissaient pas le choix de mon penchant à la paresse!
Cet exemple de ce professeur tué pour son engagement dans son métier doit nous montrer le chemin.
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