Tranche de vie d’après le genou, en langage technique une PTG.
C’était il y a 13 jours.
On m’a demandé de penser à un paysage où je me sentais bien, et m’y plonger. J’aurais pu invoquer la plage de Saint-Pierre, mais c’est le parc qui s’est imposé. On y avait marché la veille, moi tout à fait consciente que je n’y reviendrai pas avant un bout. C’est peut-être pour ça que les lignes de tables, le support de mon horizon, m’ont endormie.
Au réveil j’ai entendu mon nom, une difficulté certaine à garder les paupières levées, et puis c’est revenu petit à petit. Bien trop long à mon goût, quand on commence à prendre conscience de ce qui nous entoure dans un monde hospitalier, ce n’est pas forcément agréable. C’est là que je me pose la question du sens d’hospitalité.
Et puis il a fallu aller faire la radio post-op. Où je tiens la plaque contre mon genou que je ne sens plus que comme un bloc.
Le lit rentre en marche arrière dans la chambre 212 et c’est la voix de monsieur que j’entends en premier. C’est très plaisant. J’admire sa patience d’avoir attendu, lui qui aime tant cet environnement.
Je crois qu’il m’a fallu du temps pour me réintégrer et mettre tous mes paramètres à jour. La prochaine fois il faudra que je fasse un check up préalable pour me souvenir de ce vers quoi je dois tendre en terme de confort.
Parce que j’ai oublié ce que c’était de ne pas avoir mal. En vérité je crois que je supporte assez bien la douleur et puis je ne veux pas trop déranger non plus alors souvent « ça va ». Plusieurs jours j’ai oscillé entre un peu et beaucoup. Mais beaucoup en fait je n’aurais pas dû me laisser y aller. Il ne sert à rien d’être courageux, faut juste être lucide : avoir mal empêche d’avancer.
Je suis rentrée à la maison après deux nuits à la clinique.
J’ai la chance d’être accueillie en journée dans un centre de rééducation fameux, Kerpape, où chacun est aux petits soins pour l’autre et où le regard sur la douleur, quelle qu’elle soit, est bienveillant.
Là, on aide, mais seulement si on sait que tu n’y arriveras pas. Remettre son bas de contention, sa chaussure, se contorsionner, réussir en patience.
La salle de rééducation de l’hôpital de jour est immense et sa baie vitrée infinie, donne sur Groix. On y voit une cardinale Sud, à l’Est l’anse du Stole, à l’Ouest le château. Quelques paquebots.
Lundi dernier je suis passée de la morphine à l’opium. Du palier 3 au palier 2. Sans doute que j’aurais pu attendre aussi. Je ne supporte pas les anti-inflammatoires alors peut-être que ça prend plus de temps à « passer ». Du coup, j’encaisse, sauf la nuit, où vraiment parfois je compte les minutes avant la prochaine prise d’antalgique.
Pour rire maintenant je parle aussi de l’effort et du réconfort : après la douche, une glace, après Kerpape, une glace. Après un réveil lent, une glace. Je n’ai jamais passé autant de temps proche du congélateur où se rangent les pains de glace qui font vraiment du bien sur l’hématome. Un coup on parle d’hématome, parfois c’est oedème. C’est lui le coupable de mes grimaces. 3 jours à se former, 3 semaines à se défaire, m’a dit le beau chir.
T’as beau savoir…
Dans les couloirs de Kerpape, où se croisent des vélos, des vélos avec carriole, des fauteuils roulants, des électriques, des tas de béquilles aussi, il y a des marques de distances. Ainsi je sais que sortir de la salle de rééducation et aller sur la rampe, c’est 300 m aller-retour.
On est dimanche, y’a pas Kerpape, alors on est sortis un peu ce matin, un peu cet après-midi, parcourir le chemin qui longe la côte devant la maison, et retour. 400 m max je pense. Mais c’est toujours ça de pris.
Et en rentrant ? devine ? Glace !


