En face de l’horizon.
Il me faut un espace, une vue, un paysage. Quelque chose où l’oeil s’accroche et se pose. Parce qu’enfin, ne dit-on pas « dernier repos »?
Ma grand-mère paternelle est dans le bon sens. À mon sens. Parce que ma grand-mère maternelle ferait une moue, de négation, j’en suis sûre. C’est heureux. En fait.
Grand-mère père regarde dans le sens de la pente. Alors s’ouvre à elle, un merveilleux champs des possibles, avec des noisetiers, ou bien des coquelicots, c’est selon la saison.
Comme si elle en avait encore quelque chose à faire, des saisons. Elle ne parle pas, et n’a sans doute jamais eu à parler de la saisonnalité des produits. De son temps c’était tellement évident. Parfois je pense à elle quand, dans le jardin, je plante un truc, et que je me dis, si ça pousse tant mieux, sinon c’est que ça ne devait pas être là. Parce que je n’ai ni le temps ni l’énergie de regarder l’herbe pousser.
Grand-mère mère, elle, a l’oeil sur le clocher. Plus près de toi, mon Dieu. La boulangerie et ses choux à la crème ne sont pourtant pas dans l’axe, alors qu’elle aime autant l’Un que les autres. Erreur de l’architecte.
Ce qui est commode (mot suranné n’est-il pas?) c’est le groupement. Un village et toute la famille.
Tu profites d’un mariage ou d’un baptême pour aller faire un tour et raconter tes six derniers moi. En deux mots. Parce que devant mamie, je tourne le dos au spectacle, et ça me perturbe, et devant Mamie-Jo, je ne vois que lui. Il me happe. Du coup, je me concentre factice. Du coin de l’oeil.
C’est qu’on en parle un peu parfois, de l’endroit où tu veux être. Ou pas.
Si tu es de quelque part, tu ne te poses pas la question, mais sommes nous d’un endroit plus qu’un autre?
Et puis pour qui tu fais ce choix? Toi? Tes enfants?
Volatilisée dans l’air, éparpillée dans l’eau, semée sur l’herbe.
Un bel engrais pour les poissons, les oiseaux, les vers de terre, un souvenir évaporé dans le coeur des tiens.
Perso, j’aime bien aller faire un petit coucou. On pourrait même imaginer installer un plaid, des tasses, jouer à la dinette pour de vrai tant qu’à imaginer que l’endroit s’y prête.
Mais voilà.
Toi, tu as vécu à droite, à gauche, tes enfants ont grandi au centre, et puis tu as eu deux hommes, alors, tu n’as pas l’envie d’être à côté du père de tes enfants, manquerait plus que ça. À la vie, à la mort, j’en tremble.
Ma plus belle idée, celle qui me séduit le plus, là aujourd’hui, à l’aube de mes quelques printemps, enfin, été même, c’est de penser que je voudrais être dans des mots. Des mots façonnées, écrits pour s’y réfugier, un ensemble de phrases qui pourraient dire ce que tu es, ou aurait voulu être. Présenter ta façade, ce visage public, et l’envers de tes murs, là où les enfants ont dessinés, coloriés, ajoutés quelques taches de peinture et les miettes des gâteaux du goûter.
Des mots qui leur parleraient, qui feraient revivre les moments qu’ils ont pu aimer, ceux qu’ils ont oubliés, et puis même comme les briques d’un mur, ou les rondins d’une cabane, les mots d’amour que tu leur prononçais le soir au coucher. Tous ces mots doux qui les font tenir debout.
Peu importe, finalement, l’endroit de ma dernière demeure, ma maison est vivante, elle s’agrandit chaque jour, elle s’ajoute des pièces, des portes et des fenêtres.
Peu importe le paysage, puisque tu vois même leur sourire dans le noir.
Où ils seront, je serai, bien abritée, sous leur flux palpitant, leur chaleur rassurante, à faire des bonds en avion, des glissements sur la mer, des pas sur le sol.
Ce qui importe, c’est de vivre.
