À chaque fois que je prends l’avion, maintenant, je pense à toi Solenn.
On ne peut pas être plus différentes dans l’appréhension de l’avion.
Ce que j’aime ça, décoller !
C’est magique. Tu sens sous tes fesses, dans ton dos, sur ta tête, la puissance des moteurs, quand après avoir pris sa place sur la piste, il va se lancer.
C’est un taureau qui gratte le sol de son sabot, il penche son nez, il regarde le ciel, il place ses ailes dans le vent, il est comme un chat qui a repéré sa proie, dandinant de l’arrière train, le museau à raz d’herbe, la patte dans une détente tendue, une fausseté pour tromper l’adversaire, et soudain.
Soudain, t’as la tête qui bascule, le poids de tes trois enfants en même temps sur le ventre, et puis aussi, la main d’un judoka qui te plaque au siège, les deux épaules d’un coup, j’en aurais perdu ma lutte sénégalaise, sans même être à genoux, juste écrasée de puissance, de force, de bonheur aussi.
A chaque fois que j’ai pris l’avion je l’ai choisi. Enfin presque. Petite à trois semaines de vie, je ne pense pas avoir eu le choix. Et ado, non plus. A ces âges là, on applique la consigne, autant que faire ils veulent, nos vieux.
Une fois j’ai regretté, rechigné, rouspété, vaincue, dépendante, soumise encore un temps, à 15 ans. Je ne vais pas le raconter encore mon voyage de retour, le plus long de ma vie, puisque sans doute, il n’y a guère que maintenant que j’en reviens.
Au fond, prendre l’avion c’est voyager, mais voyager, on le fait aussi bien à pieds. C’est juste la distorsion des distances qui se joue du temps. Puisque je serai loin, d’un coup, d’un seul. Loin de quoi? Je peux me poser la question aussi de savoir pourquoi j’aime partir aussi loin?
Est ce cette habitude prise enfant, de parcourir ces dix milles kilomètres tous les ans, juste pour retrouver les grand parents et puis au retour, les amis?
A chaque voyage lointain, il y avait le goût du plaisir, des futures retrouvailles, du retour. Je ne partais pas vraiment puisque je revenais toujours. Sauf une fois.
Est ce mon inconscient qui croit que chaque voyage en avion c’est comme si j’allais sur mon île, celle qui n’existe plus, puisqu’elle est devenue un souvenir, ce souvenir qui est devenu ma réalité?
J’espère avoir dépassé ce stade et juste garder cette lucidité dont je suis parée il paraît, ce qui ne m’empêche pas de rêver.
Je prends l’avion pour aller sur une île de souvenirs que j’ai à créer, avec enthousiasme, puissance et force, celle des moteurs qui propulsent en l’air cet oiseau d’acier, lourd et léger, bruyant et sourd, une poule qui apprend à nager.
Je quitte l’ouest pour l’est, et il fait 3 degrés. Rien que ça, et je suis déjà à l’étranger.
