C’est une ferme avec de l’eau. Plein d’eau. Elle est devant nous, elle est sur nous, on est sur elle. On en a même le goût en bouche.
Dans cette ferme, on a une herse. Comme dans les champs. Mais elle glisse sur le sol, recouverte d’eau.
On arpente à pieds les hectares de terre. De vase. Quand on peut, quand l’eau s’est retirée.
L’eau qui part et qui vient. Un battement de marée, dit-on. Un battement de coeur. Un coeur à l’échelle de la terre, de sa respiration, lente, mais inexorable. Elle fait comme elle veut, l’eau. Parfois elle va plus haut qu’on le souhaite, parfois elle nous surprend à descendre plus bas que jamais. Elle joue avec nous. Elle s’aide du vent, de l’atmosphère, de l’attraction de la lune, de l’attraction de la terre. Le parc d’attraction de la mer.
On dit que c’est une ferme, mais ça s’appelle un chantier. Je me demande bien pourquoi. Un chantier c’est quelque chose en mouvement, une construction ou une destruction, c’est inachevé, c’est pour arriver à un but qu’on se fixe. Dire que c’est un chantier, sous entend que le but n’est jamais atteint, comme si la perfection n’était pas de ce monde. D’ailleurs on dit souvent que quand on arrête de faire des travaux dans sa maison c’est qu’il est temps d’en partir.
Nous ne partons pas. Nous restons sur ce chantier qui évolue jour après jour, années après années. On en apprend à chaque instant, on déplace, on replace, on lance une idée on attend qu’elle se pos, on sème pour un jour, récolter. Si la nature le veut bien.
Ah oui, c’est une ferme chantier, qui travaille avec la nature. Elle nous guide et nous montre, elle nous parle. On comprend assez vite quand la direction prise est la mauvaise, ça peut être douloureux, alors tu penses bien que quand tout file sans heurts, c’est le bonheur.
Le chantier concerne l’humain, aussi.
Tu peux être né là. Dans le jardin de la mer. Tu as bu l’eau, la potion magique. Tu as grandi avec le ressac qui te pousse sur la plage à faire tes premiers pas. Tu es tombé, tu t’es relevé, tu t’es coupé, tu as trébuché, tu continues pourtant à marcher. Tu cours.
Tu sais lire l’heure dans la mer, tu sais dire le temps grâce aux vents, tu sais te résigner, et puis aussi décider. Tu aspires chaque jour l’air salin qui te burine, et te donne l’oxygène qui te fait vivre.
Ou bien, tu es venue plus tard, à l’heure où la mer t’as prise dans ses filets, et t’a laissé échouée sur l’estran, et alors, alors tu dois tout apprendre. Le sol meuble, l’eau qui perce et transperce les couches textiles, le soleil qui cogne, le vent qui t’assèche. Tu es en chantier dans ton corps et dans ta vie, puisque dehors, les éléments en furie se débattent avec toi, puisque dedans tu cherches encore ta route sur le sable qui file entre tes doigts.
Tu ne sais pas encore d’instinct a quelle heure il faut se lever, tu sais suivre, t’adapter, à ton corps défendant parfois. Tu luttes, tu passes une ou deux limites, tu les dépasse toutes, et là, tu sais jusqu’où tu ne dois plus aller, tu ne sais plus rien.
La main tendue te remet debout, te montre un chemin possible.
Des tas de cailloux. Des cailloux pour faire une route, des cailloux pour ne pas te perdre, des cailloux dans la chaussures aussi, pour hésiter un peu, s’arrêter et recommencer, des cailloux que tu sèmes à tout vents, qui te donnent de quoi vivre, encore et plus longtemps.
Tu sors de ta coquille a ainsi parcourir tous ces chemins semés. Tu ouvres les yeux, tu enregistres, tu redeviens l’enfant qui apprend à écrire et à compter. Ça n’est pas facile, de tout oublier pour recommencer.
Les petits cailloux construisent ta maison en chantier.
