Elle à 85 ans. Peut être 86, je perds le fil. Il y a un âge où on cesse de vieillir. La peau comme un parchemin où les quelques lignes supplémentaires ne se voient plus, le regard délavé, les mains noueuses et le dos voûté. 

Je lui avais promis de passer prendre un café. Les promesses, il faut toujours les tenir, pour ne pas regretter après. Un après midi de cours qui saute, un repas devant la mer et les bateaux, la moitié de la route déjà faite, mes devoirs attendront, j’ai envie de respecter la parole donnée. 

A l’improviste et sans prévenir, pas la peine m’avait elle dit. Un grand brun ouvre la porte, c’est le Kiné, celui qui soulage à défaut de réparer. 

Manifestement, ce n’est pas le bon moment, mais le soin continue pendant que je m’installe en face d’elle et qu’elle me parle comme font les sénégalais, me demandant des nouvelles de la famille, de mes enfants, de la vie en général. 

Je ne la connais pas depuis bien longtemps, mais tout de suite on s’est bien entendues. Façon de parler, pour la demi sourde que je suis et pour la sourde comme un pot qu’elle se dit être. Néanmoins, on comprend bien le sens de nos paroles échangées. 

C’est bizarre, peut être cette relation avec l’ancienne belle maman de mon homme. On ne se pose pas la question, je crois, ce sont les yeux ronds des autres qui nous disent le « bizarre ». Je lui ai fait écouter la chanson d’anniversaire que mes « petites filles » (Ses arrière petites filles!) m’ont chanté, moi, la grand mère de convenance. 

Elle rit. Le Kiné aussi. 

Et puis on parle. Plusieurs fois je me dis que je devrais l’enregistrer. Elle raconte la petite fille qu’elle était, et me voilà transportée en 1943, sous les bombardements de la ville effondrée. Elle me raconte ses bobos de garçon manqué, sa grande sœur coquette qui, élégante, portait tous les espoirs de ses parents, et sa chute quand elle a fauté, sa bêtise. 

Elle me raconte les enfants dont elle s’est occupé, famille d’accueil, mère de substitution de vies brisées. 

Une amie passe. 

Elle a 91 ans, elle. 

Nous voilà à parler de fin de vie, enfin, je les laisse parler, celles qui refusent la déchéance, le potager d’haricots mous et immangeables. La technique, la façon, les gens qu’elles connaissent, que l’on a aidé. 

Elle me montre la technologie de son appareil sensé lui permette de lire. Une loupe électrique reliée à un ordinateur, mais elle n’y voit goutte. Elle en est triste parce que c’était une liseuse, une dévoreuse. 

J’ai presque fini la cafetière, les heures ont passé, j’ai peur de l’avoir empêchée de faire la sieste, alors je promets de revenir. Elle me remercie, mais franchement, j’ai passé un très bon moment. 

Et je reviendrai. 

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