La bave du crapaud

Je crois qu’on était tous contents de se quitter vendredi. Il avait fait frais toute la journée, les pauses étaient courtes, le soleil ne nous donnant pas l’indolence qu’il est capable de prodiguer dans sa générosité. 

Nous sommes adultes, mais tous de milieux très différents. C’est enrichissant, mais c’est fatiguant aussi. Les niveaux ne permettent pas des cours harmonieux, certains à la traîne, d’autres en avance, pour un seul objectif, le droit d’exercer un métier. 

J’imagine la difficulté des professionnels qui, pour une loi, un décret, se doivent de suivre cette formation, alors même qu’ils ont parfois plus de dix ans d’ancienneté, 20 ans, 30 ans. 

Ainsi, nous apprenons la théorie. Mais la théorie de quoi? Nombre d’entre nous confrontent leur expérience à ce qu’on nous enseigne. Parfois, ça fait rire, parfois ça ouvre les yeux, parfois ça ennuie profondément. 

La première difficulté est de rester concentré huit heures d’affilé, assis sur des chaises où se vautrer est impossible (ça glisse), où se tenir droit n’est pas simple (il faut choisir le réglage de la chaise entre la prise de note et la projection d’un film), où garder les yeux ouverts tient souvent du miracle. 

Les formations adultes n’ont rien à voir avec l’enseignement général traditionnel, et j’apprécie. Nos formateurs sont aussi des professionnels, qui quittent leur bureau pour nous apprendre les règles de base de la comptabilité. Nous n’avons qu’une seule « vraie » prof, en bio, et elle nous permet le doute, les questions, tout en nous assurant parfois d’une vérité précise, ainsi est la science. 

Hier, mon cher ex prof, s’est permis de tenter de m’humilier, en me rabaissant au niveau BEP. Plus ça va, plus je me vautre dans la vase, plus je régresse dans mon apprentissage. 

Seulement voilà. Je suis certaine que mon prof chéri, serait bien incapable de s’adapter là, d’apprendre facilement tout ça, aussi « intelligent » soit il. 

Parce qu’avant tout, il est prof, et par définition sait. Il sait tout. C’est magnifique de tout savoir à ce point. Aucune incertitude, aucun doute, seulement la vérité, la seule, l’universelle. 

Il sait, et les autres sont des cons. 

Parmi nous, il y a des pêcheurs, des mytiliculteurs, des ostreiculteurs, des filles et fils de, une cérastocultrice, un alguoculteur, des gens motivés, je les admire. 

Elle a 43 ans, son compagnon Ostreiculteur est mort l’an dernier, elle avait un an pour reprendre l’entreprise, gérer son deuil, leur fille d’un an et demi. Elle se bat contre une belle famille qui la rejette, elle ne touche pas de salaire, paie un loyer, elle n’a rien que sa volonté de continuer le travail de l’homme qu’elle aimait. 

Elle a 27 ans, elle est enceinte, elle sort de l’école, ou presque, elle veut aider son père. 

Il a 35 ans, c’est un ours, il lit des revues automobile en biologie, il pêche à pieds, et veut devenir mytiliculteur. 

Ils ont 34 et 27 ans, veulent continuer l’entreprise du père mais avec internet et un bar à huîtres. 

Il a 35 ans, il est suisse, il a un oncle vieillissant qui porte ses parcs à bout de bras, il a une entreprise de 60 employés en Suisse et veut lier la famille, la mer de ses ancêtres et son business. 

Elle a 45 ans, a déjà son entreprise, veut se mettre en conformité avec les affaires maritimes pour continuer de ventre ses produits de la mer.

Nous sommes 17, et aucun de nous ne ressemble à un autre. 

J’entends par ailleurs, parler de ces tous jeunes qui ne veulent pas souffrir au travail, veulent aller la fleur au fusil s’assoir derrière un bureau et terminer à 17:00, pour aller boire un verre après. Ces jeunes qui ne comptent que sur leurs parents pour leur subsistance. 

Alors, toi, petit prof de lycée, sûr de ton savoir et de tes 18 heures de cours, qui n’a jamais eu mal au dos à force de travail, qui te permet de juger les autres à leur diplôme, tu ne sais pas ce qu’est la valeur courage. 

Le courage de se lever tôt, ou de ne pas se coucher, pour aller travailler. De n’être pas sûr du lendemain, parce que la nature a des surprises à te révéler chaque jour, toi qui ne doute pas, qui pense que l’intelligence n’est qu’une histoire de connaissance,  n’abîme pas tes jolis doigts à force de travailler, ne cale pas tes douces mains, ne flétrit pas ta peau au soleil et au sel, ne bloque pas tes bras, à force de porter, non, toi, qui attend ta retraite avec l’impatience de celui qui ne voit pas le beau dans chacun, ta bave acide ne m’atteint pas. 

Tu n’es pas courageux, tu es lâche , tu ne vois rien, aveugle à la vie qui tourne autour de toi, incapable d’imaginer qu’on puisse penser autrement que par les livres. 

Tu te crois libre, parce que tu sais, mais tu ne sais rien. 

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