pour faire de la bonne cuisine, il faut de bons produits.
C’est ce que je pense. Jamais de crème allégée, le moins possible de produits transformés, voire pas du tout. Éviter les supermarchés. Revenir de chez le producteur avec ton panier de légumes et de fruits, avec ta barratte de beurre salé et plein d’idées à cuisiner.
Tu coupes, tu éminces, tu juliennes, tu brunoises, tu danses du couteau autour de tes doigts, tu te coupes quelques fois.
Quand tout est prêt, tu mets sur la plaque chaude, une bonne cocotte en fonte, une poêle qui glisse, une casserole qui bout, qui saute.
De la plus longue à la plus courte des cuissons, tu remplis ton office. Ta cocotte. Et l’office se pare des meilleurs parfums, des plus belles odeurs, elle fait saliver le passant, elle fait regretter le manant, elle sursoit les manques, elle pallie le froid, elle réchauffe les cœurs.
Ça, c’est dans le pays des bisounours. Celui où tu croyais envoyer tes enfants, ce petit coin où il n’arrive rien, rien de méchant au moins.
Un jour, la bulle pête, explose, fond, se liquéfie, s’envole, disparaît, une explosion nucléaire dans ta vie. Bang.
C’est pas bien joli, les morceaux, les corps éparpillés, les restes de souvenirs en bribes, les séquelles, les riens.
Tu te prends par la main, l’autre main dans la main d’un autre, si tu as de la chance, et tu te penches, tu te casses les dos, tu recolles les morceaux, tu crées ton puzzle, un autre, plus rond, moins anguleux, plus doux, moins d’arêtes, un tableau où tout reste à faire, mais avec une peinture de chef.
Quand la cuisine est un art.
Toute entière je suis une cocotte remplie de morceaux d’un peu partout. Mais tout ne va pas ensemble.
Chez les bisounours, quand tu soulèves le couvercle, ça sent bon. Ma cocotte à moi a trop d’amertume parfois.
Il y a des jours, comme ça, où tu jettes la gamelle à la poubelle. Ça ne vaut rien d’empoisonner les tiens. Ça ne sert à rien d’avoir le ventre lourd et l’haleine coyote, d’avoir le nez qui ronfle et le coeur défait.
D’autre fois aussi, une effluve particulièrement douce chatouille les narines. Une idée du coeur, un fond de sauce velouté. Un éclair de lucidité qui fait mouche.
Tu cuisines tous les jours à ta sauce, selon l’humeur. Tu es même capable de gâcher le bon produit. Ou bien de le sublimer.
Tu ne sais plus cuisiner aujourd’hui. Trop. Tu as trop martel en tête, trop d’acide, pas assez de sucré, tu te retrouves démunie devant l’étagère à épices.
Il te manque l’essentiel.
Le goût.
Alors quoi?
Tu vas laisser les tiens mourir de faim?
Tu vas dépérir un peu mieux toujours moins bien?
Ta cuisine donne sur la mer, la mer toujours la même, fidèle, joueuse, belle, grise, verte, bleue, noire, blanche, toutes les couleurs que tu veux avec et sans lunettes.
Tu vas laisser faire cette imbroglio d’idées noires, te laisser sustenter de vide, te laisser perdre ce qui te fait vivre?
Un morceau de gâteau de beurre, une pomme un fruit, un truc qui croque, qui craque, qui sucre, qui donne à la bouche son content. Son content de quoi, je serai bien incapable de le dire, son content, c’est déjà un mot qui dit, qui nourrit.
Bientôt, tu prends le large, dos à la mer, dos à l’amer.
Tu vas remettre ensemble, les courgettes et les poivrons, la pâte sablée et les fraises, saupoudrés d’un peu d’épices, celles que tu préfères, la muscade, la cardamome, le piment, le curcuma.
Et ta cuisine retrouvera le goût que tu as toujours voulu lui donner. Un peu de toi et beaucoup des autres.

