Les libellules

Les canoës glissent dans la pente de boue sèche avec un grand fracas de plastique qui n’a plus peur de rien. On se dit alors qu’on peut croiser quelques cailloux, où se toucher bord à bord sans crainte d’abîmer la coque. 

Les pagaies et les rames ont été distribuées en fonction de la taille de chacun, sélection qui sera mise à mal en cours de descente. Nous sommes 6 sur 4 coques de plastique dans le pays de la noix. 

C’est le cinquième jour, à l’usage je constate que je ne sais profiter de l’instant présent qu’après le quatrième jour. Ça peut paraître long sur une semaine de vacances, mais je n’ai pas encore réussi à faire mieux. 

Ainsi, les premiers jours, je fais comme le robot maman doit faire, distribuer les consignes, faire le repas, laver, m’agacer de répéter, et seulement parfois donner un câlin, un bisou. Je ne sais voir le soleil et le ciel bleu que partiellement, avec toujours dans un coin de ma tête les objectifs du lendemain ou les tâches non effectuées avant le départ. Je ne suis pas encore là où je dois être, ni qui je suis, mais j’y travaille. 

Nous avons choisi le départ du matin pour éviter la canicule de l’après midi. 

Hier, nous avons écumé deux ou trois boutiques pour tenter de me trouver un short, élément vestimentaire que je ne porte jamais, je me déteste là dedans, c’est bien trop moche. D’ailleurs on n’a pas réussi, puisque j’ai fini par trouver un short jupe, le genre de truc que portent les joueuses de tennis à grosses cuisses, très bien pour moi. 

J’ai l’appareil photo dans le bidon étanche, avec les serviettes de bain. Et la clé de la voiture, le portefeuille, le téléphone de ma fille. 

On nous affuble de l’équipement obligatoire, gilets à flottabilité intégrée, VFI on dit chez nous, et, alors qu’il y a moins d’eau et moins de courant que dans notre petite mer, nous acceptons vacillement de les porter. Jouer le jeu. 

Pour rire, l’homme demande quand la marée va remonter. 

C’est étonnant de voir l’eau s’écouler dans un seul sens, toujours, va t elle donc finir par se vider? 

Elle est claire, transparente, on aperçoit chaque caillou, chaque roche, c’est plein de couleurs. Il y a des algues aussi, enfin, des plantes d’eau douce. 

Les garçons sont sur un monoplace et cherchent les remous éventuels pour se faire peur, marins d’eau douce. Ils se débrouillent bien avec leur rame. 

Sur le canoë, c’est différent. Maintenir la ligne droite n’est pas si simple avec ma jeune coéquipière. Et puis, cette foutue capsulite presque finie, mais presque, se rappelle à moi. 

T’imagines pas comme c’est rageant. 

Néanmoins, je peux parfois poser la rame et sortir l’appareil, histoire de mémoriser ces vacances au fil de l’eau, parce que bien sûr, nous ne pouvons jamais être bien loin de l’eau. Je m’étais dit il y a 12 ans déjà, que cette région pouvait éventuellement devenir ma seconde patrie, parce que la Dordogne. Cette sensation me revient, c’est vraiment un lieu où tu peux trouver ton bonheur, que ce soit dans le bâtis ou le paysage. Je ne connais pas les gens du coin, je suis une touriste comme une autre et le lien est à priori déformé. Il faudrait rester plus longtemps, pour voir, pour entendre. Dans les relations commerciales que nous avons, les échanges sont très aimables et pourtant nous sommes en août, et pourtant nous sommes des touristes, et je sais comme ceux là peuvent agacer gravement. Alors il est permis d’espérer. 
Nous avons choisi le circuit de dix kilomètres soit deux heures. Seulement, nous faisons des pauses, des échanges de coques, et de rames, pour que les filles puissent aussi faire du monoplace. Les garçons sont moins fiers quand ils se retrouvent à devoir piloter le canoë. Ça tire des bords sans avoir de vent, ça se met en travers, et ça force sur les bras. 

La dernière fois que nous sommes venus, dans la cabane, je chassais les coquelicots. Il y en avait partout, je les voulais pour moi, fleur fragile et éphémère. 

Cette fois, je suis surprise de me retrouver à tenter de mettre en boîts ces odonata dont je ne me lasse jamais. Encore des insectes que je ne vois pas beaucoup dans mon coin, mais qui me fascinent au point qu’elles ont dirigé mon choix pour le prénom de ma fille.   Tu sais, dans la chanson d’Yves Duteil, « qui bat des cils et puis s’envole », ma fille, ma libellule. 

Je n’ai pas d’objectif macro, je n’ai pas de pied, ni l’immobilité d’un champ où me poser, alors j’ai clic clac, sans savoir encore le résultat, j’ai bien peur que ça ne soit pas bien joli, mais je les ai poursuivies du fond de mon canoë, les petites ailes bleues à se poser sur les fleurs blanches en plein soleil et dans le courant qui fait vivre la Dordogne. 

Tout à coup, en quittant l’œil de mon appareil, je me suis crue, dans ce méandre liquide, les arbres verts longeant chaque rive, dans un bolong. La pirogue rouge, propulsée par mon amoureux, le soleil qui cogne, les lunettes qui glissent de mon nez humide, la température chaude déjà en cette fin de matinée, il ne manquait rien à mon illusion spontanée et éphémère, si ce n’est le wolof et la peau noire de nos amis sénégalais. 

Enfin, je quittais mes petits soucis de femme occidentale riche pour profiter de ce qui m’était donné à voir, en compagnie de ceux qui me sont chers. 

A l’arrivée, c’est le soulagement, ça faisait bien deux kilomètres que les fanfarons ne fanfaronnaient plus.  Il est juste l’heure et nous avons quelques minutes pour nous baigner, bonheur d’une eau douce qui ne pique pas les yeux, tiède sur nos peaux moites. Je grimace à la sensation des plantes aquatiques qui me frôlent le ventre. 

L’employé du canoë Eric, est un jeune gars tout en muscles et en short Hawaïen, avec une barbe taillée en pointe qui doit pouvoir chatouiller le ventre de sa copine si besoin. Lorsqu’un client veut l’aider à porter le canoë, il le regarde goguenard et d’un geste retourne la barque pour la vider de son eau. L’autre le regarde, mouché gentiment, alors qu’il saisit un canoë à chaque bout de bras pour les tirer vers le haut de la rive et les charger sur la remorque en un tourne main aisé. 

Il nous appelle alors, pour nous rapatrier à notre point de départ, et nous grimpons, amusés, dans la guimbarde digne de figurer au titre des plus beaux taxis brousse que nous avons eu l’honneur de pratiquer. Les enfants sont sciés, et moi aussi, de voir la façon de rouler, avec en remorque 8 canoës, comme s’il n’y en avait aucun. Heureusement les routes sont goudronnées et les usagers, courtois. 

Il fait 39 degrés à l’ombre en fin de journée, nous sommes prêts à repartir en Afrique. 

4 commentaires

  1. Oui, tes photos du fleuve en chaleur m’ont tout de suite évoquées votre Sénégal.
    De beaux souvenirs que voilà. Je ne connais pas la Dordogne mais j’irai quand on vivra moins à l’Est.

    J’aime

      1. Oui je pense aussi, mais je n’avais pas perçu cette dimension aquatique. Une amie de Bdx y va souvent ( parents) et y vivra plus tard. Sur des sites ou blogs je vois toujours des photos de vieux villages, de patrimoine, de falaises et grottes, etc magnifiques. Toi tu captes bien le fleuve. Tiens comme c’est bizarre ! hi hi.

        J’aime

  2. Ah mais c’est simple! Sans la Dordogne ce ne serait rien ! Ni le vert des arbres qui ont de l’eau, ni le lit qui vallonne le paysage, ni les méandres qui font les virages, ni les villages de pierres calcaires qui surplombent, rien quoi !
    Tu vois ? 😬

    J’aime

Laisser un commentaire