FEMMES BAOBABS 1

Et alors, elle me dit ceci : « non, ils ne veulent pas que je porte ces cheveux la ».

Sadio me cloue le bec avec cette phrase anodine, qui pourtant, dit tout de la coquetterie des femmes sénégalaises.

Entre mes mains, une photo d’elle en uniforme de garde civil. Elle est au garde à vous, droite dans ses bottines noires, fière avec sa mitraillette, un petit calot kaki juché sur ses cheveux longs et lisses, la cravate et les épaulettes, qui la font ressembler à un militaire.

Aujourd’hui, elle ne porte pas son uniforme, elle est rentrée à la maison pour la Tabaski. Elle n’a pas assisté à la prière du matin, car, avec les autres femmes, celle d’Alioune, Astou et Khadi les épouses d’Adama, elle a préparé le repas, ou bien les enfants, pour la Tabaski.

Tous, ils portent un beau boubou neuf, chaque fête son boubou, mais Adama lui, porte celui de l’an dernier, car il n’est pas si frivole, n’est ce pas.

Et puis, il ne le dit pas, mais le prix de l’agneau ou du mouton atteint des sommets, et celui qui n’a pas prévu ou vu venir, s’est vu proposer des bêtes au prix de 3 fois un smic sénégalais, de quoi t’endetter à vie. Et Adama a une nombreuse famille à nourrir, et puis les deux toubabs aussi, il ne doit pas perdre la face. Le moteur de sa voiture, qui rendra l’âme pendant notre séjour, attendra.

Mariama, elle, est venue nous chercher (mais on était déjà à la mosquée) et quand elle nous a trouvés, m’a traduit un peu ce que disait l’imam. Tolérance, respect, solidarité et obéissance à ses parents. De temps en temps, il faut mettre les points sur les i.

Comme elle s’occupe de nous, elle s’est faite belle : un boubou très coloré, et de beaux cheveux ondulés, bouclés.

Les femmes qui assistent à la prière sont en recul, bien moins nombreuses que les hommes, mais très colorées, le rouge cerise et le jaune vif en majorité cette année.

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Je constate que quand les femmes restent dans la concession, elles ne s’habillent pas forcément coquettement. Elles ne mettent pas leurs cheveux quoi.

Après la prière nous sommes accueillis dans la cour, sous le toit de paille qui fait de l’ombre toute la journée. La pièce de vie de la maisonnée, là où on reçoit les gens, là où les hommes mangent, là où on boit le thé. Il y’a les chaises plastiques traditionnelles, c’est comme ça où qu’on aille, il faut s’assoir sur les chaises, alors même que tout le monde avant et après, sera sur une natte à même le sol, ou bien, s’il travaille, sur un petit tabouret de bois comme on en trouve dans tous les villages à trainer sur les places, sous les arbres immenses.

D’ailleurs, Mariama me demande à un moment donné si je ne préfèrerait pas être sur une natte. Elle doit avoir pitié de me voir passer de si longues heures sur les chaises avec les hommes!

Je dis oui, pourquoi pas, une façon d’allonger les jambes. Alors là, je déclenche encore un truc, une simple natte ne doit pas être assez confortable pour moi, elles vont (une des femmes, un des enfants?) chercher une couverture pliée en plusieurs épaisseurs pour le confort de mon postérieur!

Si tu veux apprendre le sens de l’accueil, va au Sénégal, dans un village.

En même temps, je n’arrête pas de me lever et de m’assoir : je veux tout voir de la préparation du mouton. Tout photographier. Ils m’y autorisent et même cessent leurs gestes parfois, pour me sourire et poser un peu.

J’assiste alors au sacrifice, de la chèvre ET du mouton.

Vers mes 13 ans j’avais déjà assisté à ça à La Réunion, mais c’était une vache, alors autant dire qu’une chèvre… Pourtant, le mouton, si blanc, si petit, c’est un peu le coeur serré.

C’est fait dans le silence et le respect. Les seuls mots échangés sont les conseils de Maudou (l’ouvrier agricole) à Pap, des conseils techniques, d’efficacité et pour ne rien gâcher.

Je demande ensuite ce qu’ils font de la peau.

J’apprends alors, qu’à l’origine, les tapis de prière étaient en peau de mouton de la Tabaski. Une peau qui a des vertus, même encore aujourd’hui. Ainsi, aux premières semailles, une peau sera imprégnée d’eau, et cette eau en quelque sorte bénie aspergée dans les champs, permettra une récolte meilleure. Il faut savoir à qui tu poses la question. Quand j’ai demandé à Pap, il l’aurait jetée. Ce qui m’étonnait un peu, je pensais au moins qu’ils pouvaient la vendre pour en faire je ne sais quel objet. Mais non. Il n’y a pas de profit à retirer de la Tabaski.

Ce sont les hommes qui se sont occupés de la viande. Derrière la maison. Ils découpent tout en petits morceaux, trient, lavent ou rincent et ne jettent rien.

Les femmes sont assises à l’extérieur du « kiosque », autour d’un feu de bois alimenté régulièrement par de longues branches, pour faire chauffer l’huile qui sert aux pommes de terres, en même temps qu’un fourneau est rempli de charbons comme pour le thé. Une grille posée dessus va permettre de dorer la viande. Pap attise le charbon avec un éventail tressé et cousu le long d’un bout de bois.

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Les femmes cuisinent, en parlant doucement, jamais un mot plus haut que l’autre, des rires parfois. Elles ne veulent pas déranger, seulement préparer un repas que chacun appréciera. On dirait que rien ne leur coûte. Piler les épices se fait dans un rythme tranquille, j’imagine que depuis longtemps j’aurais eu mal au bras. C’est rodé. Le papier journal qui absorbe l’huile de cuisson est déjà dans la grande passoire en plastique quand les pommes de terre sont prêtes. Elles s’entraident. Khadi porte sur son dos le fils d’Alioune. Je ne la connais pas bien, pas comme Astou qui vivait dans l’autre concession avec nous les années passées.

Maintenant qu’elle a rejoint la grande maison, nous nous voyons moins.

Les morceaux de choix grillés sont servis sur une petite table en bois qu’Adama a réquisitionné dans la concession où nous logeons. Là bas, il y a de vrais meubles, des chaises en bois dur et lourd, une grande table, de quoi loger des toubabs sans qu’ils soient trop dépaysés. Et puis c’est comme ça dans les maisons plus riches, le mobilier est plus occidentalisé.

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Nous avons droit à une fourchette pour ce plat. Nous picorons la viande, Adama nous pousse discrètement les meilleurs morceaux vers nous. Comme il le fait toujours.

Le premier poisson que nous avons mangé avec lui, il nous l’a décortiqué, car vraiment, avec une cuillère à soupe, il faut un certain savoir faire.

Le deuxième plat arrive assez vite. Des côtes grillées, avec des oignons. Cette fois, pas le choix, on y plonge les mains. Il faut à peine quelques minutes pour que la sauce me coule jusqu’au poignet, le pain sert à attraper les oignons et éponger le jus.

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Je sais qu’en général, les sénégalais ne discutent pas en mangeant. On ne fait pas deux choses à la fois quand on mange, c’est trop précieux. On déroge à la règle bien sûr. Mais derrière nous, les enfants tous ensembles autour du bol, ne disent rien, on ne peut pas s’empêcher de rêver…

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Il se passe un certain temps avant le troisième plat. Oui, j’ai pris un kilo au Sénégal…

Sadio m’explique que cette fois c’est le Tufe (toufé) où l’huile n’est pas « à l’extérieur » comme pour les pommes frites, mais « à l’interieur ».

La maman d’Adama mange sous le préau qui longe sa chambre. Elle est souffrante et ne se déplace pas beaucoup. Mariama et Sadio me font comprendre qu’elle m’invite à manger le Tufe avec elle. Je me brûle les doigts à défaire les morceaux de viande, aussi tendres qu’une blanquette. Et aussi en saisissant les morceaux de pommes de terre, qui, j’en conviens, ont l’huile « à l’intérieur ».

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Je me régale en fait, mais je n’ai plus vraiment faim. Il fait chaud, il est presque 16:00, le temps est lourd, à l’orage on dirait.

Une sorte de torpeur nous saisit tous, qui annonce le retour à la case, et la potentielle sieste.

Je ne sais pas encore ce qui m’attendra.

 

 

 

 

 

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