Ça fait un bout que je broie du noir. J’ouvre des huîtres qui ne sont pas les nôtres et qui ne me plaisent pas. Je dois les nettoyer à chaque fois, ça me plombe. Les mains dans la vase sans être à la marée.
J’ai les jambes qui ont doublé de volume, je tape des pieds pour faire circuler, mes bottines sont sales des poussières d’huîtres qui leur tombent dessus comme la pluie d’eau de glace qui fond.
La musique est lointaine, ils n’ont pas le droit de monter le son ici, ça irrite. Ni le son, ni le feu, alors.
Ma voisine est flamande, elle s’occupe des plateaux. Elle est « volontaire » comme on dit ici à la place de bénévole. Même pas désignée, elle est venue de son plein gré, et visiblement ça lui plait. Elle me parle en français avec cet accent chantant qui roule les Rrrrr, qui chuinte dans le fond de la bouche, qui claque comme seules les langues du nord savent faire. J’adore imiter les mots que j’entends. Achtebrieft. Danke val.
Elle s’appelle Cécile, mais je dois lui écrire mon prénom pour qu’elle le comprenne. Elle le lit, ouvre des yeux ronds, se le dit en tête, et dit Oh mais c’est la premièrrrre fois que je l’entends ce nom hein.
Elle me raconte qu’avec son nouveau copain (elle a cinquante ans?) elle va en sud Afrique bientôt. Et puis ça lui sort comme ça, qu’elle se remet d’un cancer mais que maintenant c’est fini, alors carpe diem.
Elle l’a dit comme ça pouf, carpe diem.
Je ressemblais à la carpe muette, la bouche ouverte et l’oeil humide. Je suis retournée à mes huîtres, c’était moins difficile à gérer.
Puis, Ben a lancé son lac. Le lac du Connemara que je connais par coeur, parce que Tante Guiguite l’écoutait en regardant la chaine des Pyrénées de la fenêtre de sa chambre et que ça la faisait pleurer, et parce que Ben la chante tous les ans, plusieurs fois.
C’est pas Dunkerque, la Flandre, non, alors c’est plus soft. Je l’entends la musique du coin de l’oreille, elle ne me fait même pas tortiller du cul comme ça peut le faire sous le chapiteau bleu.
Mais Cécile, visiblement, ça lui secoue les orteils, les bras, les jambes. Elle se dandine derrière ses piles de plateaux qu’elle ne doit même plus tendre au badaud qui ne passe plus à cette heure là, il est tard, au moins dix neuf heure, imagine.
Elle essaie de se faire voir de sa copine plus loin, qui est à l’entrée. Elle saute en faisant des grands gestes avec son foulard blanc de la Neue Blaue Boweï.
Je vais lui taper l’épaule, lui dis que je m’occupe des plateaux, va danser, si, si, va danser.
Elle sourit, dit un merci de joie et attrape sa copine par la main et se précipite au pied de la scène.
Ben met le feu au lac.
Je les vois, rire et danser, ou danser et rire, et je prends mon appareil pour garder ces moments là.
Derrière mon objectif il ne peut plus rien m’arriver, je dis.
J’ai la baffle dans le dos, la musique qui pulse, et devant moi, les reines de la nuit, qui se passent le rire et le foulard, et se tiennent la main, et tournent, et prennent toute la place, joie pure.
Derrière mon objectif je pleure, parce que la carpe est revenue.

