Il est 10:50, j’ai fait 1833 pas, et je prends un café dans une boulangerie rond point, de celles qui humanisent un peu les zones artisanales. Les murs sont de couleur prune et les tables en placage chêne. La voiture est à 1000 pas, peut être, on lui change ses pneus, elle va pouvoir mesurer ses tours de roues aussi.
Dehors, il fait bien plus doux que prévu, je vois pourtant des femmes en bottes fourrées, soit parce que elles sont neuves et qu’elles n’ont pas pu s’en empêcher, soit parce qu’ elles se sont levé tôt et qu’il faisait beaucoup plus froid. En tout cas, c’est l’inégalité entre les façons de supporter le chaud et le froid. C’est sans doute pour ça qu’on dit demi saison, sans oser penser à une vraie saison, la fin de l’été, le début de l’hiver, on met des demi manteaux, des demi bottes, des demi chaussettes, et on fait une demi tête le matin au réveil. On m’a dit, d’ailleurs ce matin que j’avais la tête des mauvais jours. Ça devait être une tête complète cette fois, j’ai failli dire merci, maintenant je vais faire la tête pour de vrai, ou bien dire ta gueule, fais pas chier. J’avais une demi seconde de retard pour répondre alors je me suis complètement tue.
Et j’ai pris un double café.
La femme de ménage au doux prénom de Melina, travaille encore une semaine chez nous et part en formation informatique ensuite. Ça m’enquiquine parce qu’elle était chouette, mon âge à peu près et à peu près la même façon de penser le rangement. Elle ne faisait pas les choses à demi. J’espère qu’on pourra se prendre des cafés entiers un de ces jours.
C’est important les femmes de ménage, enfin la relation que tu as avec. J’aime pas laisser mon « intérieur » à un ou une étrangère, et il a fallu que je me force. Et puis quoi, comment ne serais je pas capable de travailler, et m’occuper de la maison en même temps que des enfants et des repas. J’en serais capable, à raison de vivre dans une porcherie vu la participation active des uns et des autres. Ça change un peu remarque.
Bref, Melina elle arrivait comme Mary Poppins, avec son sourire, sa voix un peu pointue, sa célérité et sa bonne humeur.
Je bois mon deuxième doublé café, les 4 pneus ils ont dit, ça va coûter une demi jambe. Et du temps à écrire.
J’ai un message d’un ami de l’homme sur mon portable, c’est mon ami aussi, mais plus de l’homme tu vois, avec l’antériorité tout ca. L’homme l’a vu l’autre jour, cet ami, et ça n’allait pas du tout. Moi, y’ a tellement de jours où ça ne va pas du tout non plus (mais ça va passer), que les jours noirs des autres parfois ne me font qu’à demi réagir. Je savais donc que ça n’allait pas, mais cet ami a des hauts et des bas si nombreux que le soleil après la pluie.
Le message dit comme il est attaché à l’homme, comme il ne sait pas pourquoi (moi non plus des fois) il y tient tant que ça.
L’ami c’est une éponge à émotions. Il est sensible comme la feuille d’automne prête à se détacher, comme la toile d’araignée pleine de rosée, comme la bulle de savon qui vole après le bain. Il est fragile, comme l’équilibre du funambule, comme l’arc en ciel, comme la libellule.
L’ami va beaucoup mieux, dit le message. « Je tenais à vous dire que j’allais beaucoup mieux ».
Sur l’asphalte dehors, un tapis de feuilles orange dit qu’il y a des arbres pas loin, que la nature va partout, que parfois, tu ne maîtrises rien.
Quand ça ne va pas, il paraît qu’il faut que je me souvienne de la petite fille que j’étais, qui s’est construit une armure à émotions, un truc qui empêche d’entrer et de sortir, la petite fille seule au milieu de la cour, à se protéger en protégeant les autres.
Maintenant c’est à son tour d’être protégée.
D’aller au pied de l’arc en ciel pour sa boîte de couleur, sur la crête des vagues, au milieu des flammes pour avoir chaud dedans, à l’envers comme à l’endroit.
Apres, on verra.
