Alors, il y eu le Sabar.
Je connais le Sabar, me disais-je, avec le souvenir d’Ondine, la gazelle blanche capable de devenir africaine en deux pas de danse. Elle dansait le Sabar, ce jour de carnaval où j’ai tenté de danser aussi, dans les rues de la ville. Étrange sensation de marcher en boubou, pieds nus sur les pavés, étrange sensation de danser, avec toute la place qu’on nous faisait.
Mariama devait venir nous chercher quand ce serait l’heure, nous avait dit Adama, nous laissant bien peu de choix, et lui même ne venait pas, pour une vague raison, que je comprendrais plus tard.
La nuit tombait, il devait donc être presque dix neuf heures, je ne sais plus, ni montre, ni ordinateur, ni marée, au Sénégal, pour nous orienter dans le temps, un temps qui ne nous appartient plus comme on sait à l’usage. Bref, à la nuit tombée, Mariama nous conduisit sur l’aire de foot que nous connaissions bien, où nous passions de jour comme de nuit, pour aller chez le mauritanien acheter nos clopes ou notre papier toilette.
Les musiciens étaient déjà là, sans doute depuis des heures, à percussionner comme de beaux diables, et je pensais aux petits cousins, qui seraient sans doute estomaqués de voir cela, cette endurance, cette ténacité, ce rythme de fou, comme jamais je n’aurais imaginé, et qui reste encore vivace dans mon souvenir.
C’était plus riche que la musique jouée lors de la lutte que nous avions vue deux années auparavant, cette lancinante mélopée qui envoûtait le lutteur, pour mieux le faire gagner ou devenir plus animal que jamais.
Une série de chaises en plastique formait le carré de la scène. Des projecteurs éblouissaient les spectateurs plus que les musiciens ou l’espace laissé vide pour la danse. Car il s’agissait bien de danse, Mariama me l’assurait.
J’avais envie peut-être de danser aussi, me disais-je, blanche en boubou perdue dans les danseurs noirs, peut être qu’on ne me verrais pas, ah ah ah.
Fatou nous a rejoint un peu plus tard, splendide dans son boubou rouge écarlate, une sorte de mousseline avec quelques points dorés, juste assez clinquant pour ne pas être trop discret, mais juste assez rouge pour la rendre majestueuse.
Elle s’assit à côté de nous, dans son grand rire, tellement heureuse de nous voir.
Je remarquai alors qu’il y avait peu d’hommes, voire aucun, hormis le beau toubab à ma gauche. J’en fis la remarque à Mariama, qui se retourna et me désigna les boubous colorés, je ne voyais aucun visage dans le noir, des hommes, tous debouts, derrière les trois ou quatre rangées de sièges. En me disant que non, les hommes ne viendraient pas s’assoir avec nous, ils ne dansaient pas eux, me précisa-t-elle avec un petit sourire. Decidement, je n’avais pas tout compris.
Et toi, tu veux danser, me demandait elle encore avec de la surprise dans la voix. Je ne sais pas, repondis-je, un peu vexée qu’elle imagine que je ne sache pas danser un pas de danse africaine, moi.
Bref, la musique continuait de taper encore et encore, les sièges se remplissaient, les rangées se multipliaient, nous étions au premier rang, mais ça faisait bien une heure, même au temps sénégalais, et je ne voyais pas encore une seule danse. Ça va bientôt commencer, m’assuraient Mariama et Fatou. Ah.
Un chanteur arriva.
Une sorte de piano électronique s’ajouta aux percussions aussi. J’aimais moins. Mais visiblement, ça plaisait. La foule lançait des cris, les enfants s’avançaient sur l’esplanade pour esquisser quelques pas de danse, ce qui faisait rire les femmes.
Et puis soudain, une silhouette en boubou très brillant, très ajusté, très pailleté, se lança au milieu du sable, et déchaîna en quelques secondes un jeu de jambes haut perché, de haute volée, et disparu tout aussi vite. La foule criait plus fort, les musiciens se déchaînaient, et une autre silhouette se jeta dans l’arène pour le même cirque, alors qu’une autre encore la rejoignait.
Face à face, ou face aux musiciens, elles rivalisaient, plus vite, plus fort, plus haut.
C’était drôle, exaltant, un jeu de qui sera la meilleure.
Fatou riait à n’en plus finir, mais jamais autant que lorsque les musiciens décidèrent eux aussi, de participer au spectacle. Comme un fou du roi, ils imitaint je ne sais quel personnage, le ridiculisant, remontant leur boubou plus haut que le nombril, mettant ainsi en valeur leurs attributs masculins.
Je commençais à deviner à quoi rimait ce petit jeu de séduction.
Les femmes revenaient, surgies du noir de la nuit pour se placer sous le projecteur où tournoyaient des nuées de moût-moûts et moustiques. Et le boubou de plus en plus haut, à montrer ces jambes que dans la journée on cache.
Sur ma chaise, mon sourire se figeait, non pas parce que j’étais dévorée par les moustiques malgré le tissu que m’avait glissé Fatou, elle même en fâcheuse posture, comme tout le monde d’ailleurs, mais un peu moins blancs et appétissants que moi sans doute, figé donc, parce qu’il me semblait deviner la soumission de la femme à l’homme africain, parce que ces jeux étaient bien plus sexuels qu’ils ne paraissaient au premier abord.
Lorsque la danseuse du moment se mit à quatre pattes devant le musicien tour à tour percussionniste, chanteur, ou comédien, et que celui ci fit mine de la mener à la baguette, lui demandant de se lever un peu plus, ou de se pencher un peu mieux pour dégager son regard ou voir à quelle point celle ci ferait l’affaire, je sentis en moi cette étrange sensation qui me prend parfois, impérative et impérieuse, me laissant incapable de rester immobile, me faisant me lever de ma chaise comme un pantin au sortir de sa boîte, ou quitter une pièce pour exiger un souffle d’air.
Mon chéri a déjà vécu avec moi ces situations et sait qu’il ne sert à rien de lutter.
Je me penchais vers Mariama en lui disant que nous étions fatigués et qu’il nous fallait partir. Un caprice de toubab que je décidais d’assumer.
J’expliquais, à la lueur de la lampe torche de mon portable sur la route du retour (à Toubacouta quand il fait nuit noire c’est encore plus noir que ça), ce qui m’avait pris.
Il me dit mais enfin, il y avait des enfants, ce n’était rien.
Justement si. Il n’y a pas d’âge pour apprendre le comportement d’un homme, ni celui d’une femme, à défaut des catalogues de jouets roses et bleus, au Sénégal, il y a ces spectacles, qui t’imprègnent de ta culture, ou de ce qu’elle doit être.
Il fut, heureusement, d’accord avec moi, une fois que je lui eu ouvert les yeux (ça n’aurait pas été simple sinon), et je décidais d’en parler à Moussa ou Adama demain, avec précaution, pour voir jusqu’à quel point je pouvais avoir raison.
Et, au petit déjeuner, Adama connaissant un peu ma franchise finalement, j’interrogeais.
Et c’est bien pour ce que j’avais vu qu’Adama n’assistait jamais à ces spectacles, que pour une secrète raison, il jugeait assez dégradants. Peut-être que le choix d’une femme passait par ça. Ce Sabar là n’était pas le vrai, celui-ci étant dévoyé à des fins inavouables.
Et c’était bien dommage.
C’était le troisième jour de la Tabaski, mais je n’étais pas au bout de mes désillusions.

Je vais venir lire, je voulais juste te dire que je suis heureuse de voir que tu écris.
Bises
Bon, là je viens de pleurer en téléphonant à une ex collègue adorable qui va perdre son mari…Je pars refaire du thé.
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