Journal

Nanni Moretti. C’est à lui que je pense quand je pense à moi, avant.

Le Nanni de la Vespa, qui ondule dans la descente d’une rue de Rome, avec la casquette blanche sans fermer la mentonnière, les lunettes de soleil, et cette désinvolture qui chante. Evidemment, il n’y avait pas la barbe.

Qu’est ce que j’ai aimé ce film, Journal Intime.

La décrépitude du vieux avec l’avenir du neuf. Le passé qui s’assemble avec talent à la modernité, celle que je voulais voir dans les grandes fenêtres, les ouvertures sur le monde, les possibles.

Rome hypnotisait de charme, et j’aimais l’Italie, l’italien, les italiens peut-être aussi, que sais-je. En tout cas, je frémissais d’entendre la voix de Marcello Mastroianni en VO dans « Les yeux noirs« , ce film que j’ai aussi trouvé fabuleux en son temps. Après, j’ai regardé tous les films de Mikhalkov. Surtout Soleil Trompeur, lumineux, baroque, désespéré, riche, je ne sais pas ce qui me plaisait le plus, la lumière du film peut-être, qui m’a brûlé les yeux !

Quelque chose d’une grandeur passée et évanouie.

Avant, je posais un regard naïf sur les choses, les gens, les paysages. D’ailleurs, beaucoup ont cru que j’étais de la petite maison dans la prairie, des cousins sans doute. La maison en bois y a fait beaucoup, les enfants et ma patience aussi.

Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort.

Au fond de moi, il y a quelque chose plus violent que cette image lisse et sans aspérité. J’avais beau être le soleil de ma grand-mère, j’étais aussi capable de crier sur mon frère ou ma soeur, de haïr mes parents plus que jamais quand j’ai poussé hors du ventre de l’île à 15 ans. L’accouchement n’a pas été sans douleur, et il m’en reste quelque chose.

Un jour je suis partie, sans bagage ou presque, avec la douleur de mes enfants sous le bras et le désir d’un homme chevillé au corps. C’était comme si j’ouvrais les yeux sur une réalité, certes peu glorieuse (la saloooope, elle a largué son mec), mais tellement plus vivante.

Les claques que je me prends dans l’âme, le coeur et le corps, depuis, m’obligent à construire une maison tellement solide qu’elle serait capable de résister à n’importe quel autre cyclone, au loup, et à la méchanceté gratuite qu’il m’arrive de croiser en chemin.

Plus jeune, j’avais fini par croire que je pouvais m’adapter partout, puisque mon pays n’était plus accessible que dans mes rêves. Qu’il suffisait que j’aie un lit et un fauteuil de lecture pour être bien, même dans une salle d’attente.

Puisque je n’aimais plus personne, je ne souffrirai plus. C’est ce que je pensais après 15 ans et avant de retomber amoureuse.

Mais on doit être impuissant devant les hormones, puisqu’un jour mon coeur a repris les battements oubliés depuis longtemps. Un musicien allemand, ouais, un autre, violoncelliste celui-là, je suis sûre que certains qui me lisent se souviennent des deux, ils étaient l’un comme l’autre capable de me faire croire que la vie était belle, puisqu’elle vibrait de musique, de chants et de soleil même sous la pluie. On peut être vraiment bête à 17 ans.

Presque 30 ans plus tard, je souris.

Je regardais Dirty Dancing, West Side Story, et j’en savais toutes les chansons par coeur, si ça se trouve je sais encore Mariaaaa. Oui, tiens, je sais encore.

Je me suis effacée sous les faux semblant, les apparences, la douceur trompeuse d’un foyer. Ce que j’écrivais ne valait pas la peine d’être lu, alors à quoi bon écrire me disait-il, un caprice, alors j’ai appris la photo comme ça en passant, mais je n’étais pas Doisneau, alors à quoi bon, et de peindre non plus, une fantaisie de gosse de riche, d’enfant gâtée.

Il ne fallait rien commencer, parce que je n’étais rien.

C’est ainsi que j’ai oublié de finir mes rêves.

Il s’était passé dix sept ans. Dix sept années à gommer, à redessiner en n’oubliant pas d’être, où ce qui me reste est le plus beau, trois plantes que je regarde grandir avec stupeur et admiration, surprise et douceur, amour toujours.

Partir. Ça, j’ai toujours su faire.

Rester et finir. Voilà ce qu’il me reste à faire.

 

 

 

 

 

1 commentaire

  1. En voilà un beau texte, merci.
    « Finir » je ne sais pas. Finir en beauté comme disait une chanson. Peut être.

    L’amour sans fin.
    Qu’est ce qui vaut d’être tenu, maintenu ?
    Rester peut prendre bien des formes. Se tenir, se soutenir, mais pas trop en dessous de.

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