Les fourmis dans les mains sont là, prêtes, à l’affut, mais elles ne vont pas plus loin. Il est possible que des fourmis sur un clavier fassent des dégâts collatéraux un peu lourds à gérer. Alors je rentre les fourmis au garage, ou bien je marche dessus, aveugle à tous ces mots qui devraient se former en pattes de mouche.
On disait pattes de mouche quand on écrivait à la main, ce n’est plus le cas depuis bien longtemps pour moi, ou presque, sinon on se trouve à me dire que je suis illisible, et je dois lire à voix haute pour traduire, alors que je rédige mes Short Message System avec des mots entiers, et parfois des photos pour démontrer. Le poids des mots…
Mes mots sont des maux qui parlent à mes genoux et commandent mes épaules. Ils me laissent choisir d’agir ou de me taire, d’absoudre ou pas, de hurler ma colère, de faire vivre un enfer.
Alors je n’écris plus, parce que je ne sais pas les mots durs, ceux qui font le mal, qui déchirent ou arrachent les larmes, qui battent contre les murs à poings fermés. Je reste pantoise devant la bêtise humaine, je suis tendue au poing, au point, à point nommé, et je me blesse, à l’intérieur je saigne d’impuissance.
Je cherche mon île déserte, celle où la bataille aura échoué mon corps fatigué, à reconstruire. Je cherche une île douce, sans aspérité, ou rien ne heurte le passage du regard quand il longe l’horizon bleu, ou vert, ou tempête. Le bleu tempête est beau quand il est sublimé d’un clair de soleil surgi d’un nuage gris.
Il est un livre dans mon cerveau qui dit une histoire de femmes, celles que j’ai connues, celles que je connais, celles qui ont construit, celles qui ont défait, détruit, ou castré des hommes, jusqu’à les effacer, comme d’un « suppr » ou d’un « delete » du bout du doigt.
J’en connais des hommes effacés. La gomme-mère ou la gomme-soeur voire même la gomme-épouse est passé par là. Soudain, tu les vois encore, une trace de mine de crayon sur la feuille d’en dessous, tu frottes ta mine et ils réapparaissent à une autre adresse, celle d’un bar, ou d’une bouteille. Ils s’avachissent dans l’analgésique alcoolique, ils s’oublient dans le cul de la bouteille, ils se noient dans le regard qu’ils voient dans leur verre.
Ils ne s’en relèvent pas.
Ou alors, un peu de travers, quand il faut tout refaire.
Ceux-là, ceux que tu revois un jour à la lisière de leur vie, ont changé. Ils ont tissé un autre fil, venu d’une autre terre mère, ils ont construit d’autres racines, peut-être des racines qui descendent du ciel, des bouts qui pendent, des bouées tendues ramassées qui les portent, au bord d’une nouvelle île qu’ils doivent apprivoiser, une nouvelle vie, renaître.
Ils se coltinent souvent encore les écueils d’avant, ils reviennent dans leurs rêves, ils se heurtent à leurs habitudes, ils doivent pourtant se tenir debout, fiers, y croire, comme à la barre sous les embruns qui piquent la peau, qui plissent les yeux, comme le vent qui ploie. Ils doivent lutter contre, suivre la parallèle, emprunter un chemin à nul autre pareil, sous les regards parfois ahuris des innocents de la vie, ceux-là même qui n’ont rien compris.
J’ai ces portraits de femmes, mères nourricières, au chantage alimentaire, mère castratrice, tu seras un homme mon fils, soeur dictatrice, crois-moi j’ai raison, je sais, moi, je sais tout, femmes dévastatrices.
Et puis il y a les autres, femmes aussi, mères toujours, épouses encore. Portraits peu reluisants de doutes assaillis chaque jour, d’incertitudes le monde est fait, d’imperfections à la recherche du meilleur de soi-même.
Donner le ciseau qui va couper le cordon, à l’enfant nouveau né, à la mère tout juste née.
Le père? L’homme? L’époux? Le mâle reproducteur ou bien l’homme à qui l’on prête le droit des larmes? Il apparaît parfois dans le regard bienveillant d’une femme qui sait s’effacer avant même de tendre la gomme à son clavier.
Texte à la gomme, désappointé.
