Ça commence le matin, le coton de la taie sous la joue. Et puis l’épaule un peu écrasée sous le poids du corps. La sensation qu’il n’y a que maintenant que tu arriverais à dormir comme il faut, alors que le chant des oiseaux te confirme que c’est l’heure. Si les oiseaux chantent, c’est parce que le soleil les réchauffe. Parles-en à mon réveil, qu’il faut attendre le soleil, il n’a pas l’air de savoir.
J’enfile un pull, le jean de la veille, il est encore mou, moins chaud que la couette. J’allume le moins de lumière possible, voire même j’en éteins, je me sens agressée par les ampoules électriques, cet aveuglement provisoire.
J’ai tenté de prendre une douche, mais il faisait trop froid dans la salle de bain. La peau qui frissonne. Le chat a ouvert la baie vitrée pendant la nuit, on approche les températures négatives.
Le matin, je n’ai pas envie de parler. De desceller mes lèvres. Juste murmurer. Sentir le chaud de la tasse de café sous mes doigts. Imaginer que la tartine va se griller seule, et pourquoi pas s’enduire de beurre. Rien ne se produit. Je suis un sac vide sur la chaise, et mon regard fixe la table. Il me faut écouter les voix de la radio pour me connecter au monde. Même s’il tourne à l’envers. Ce matin, y il avait Canto, et j’entends l’imitation de Rachida un jour dans une autre émission. Je m’étonne alors de la voix de Canto quand il ne siffle pas.
Il faut aller vite. Je sens encore le fil du lit me retenir la patte. Je voudrais ne pas le couper. Le froid dehors s’en charge. Il prend au visage et à la gorge, il faudra mettre une écharpe, un foulard, une étole, un truc chaud, doux, moelleux.
La route est quasiment rien qu’à nous à cette heure, je réalise que la nuit on ne voit pas la route. le noir est invisible. On la devine par ce qui l’entoure. Ce sont les arbres, ma route, ou bien le reflet de la lune sur l’eau.
Ma fille m’entoure de ses bras avant de descendre pour prendre le car.
Le chauffage de la voiture commence à faire effet quand j’arrive devant la maison. Le café s’est juste un peu refroidi, je le rallonge de chaud, et je beurre mes tartines. Le silence de la maison est fictif. Dans les chambres en haut, j’entends des rires. Je n’ai qu’à réveiller le fils de, qui lui, dort toujours mieux le matin.
Fille me dit que dehors c’est beau. Un soleil qui se lève est toujours beau. Sur l’eau qui descend, il annonce une journée glacée. Des flaques de noir s’entremêlent aux miroirs qui se nettoient au fur et à mesure que l’astre s’accroche au ciel. Je pourrais me mirer dans le bassin, faire le Narcisse et m’y noyer. Une légère brume s’enroule encore à la surface de l’eau. Elle file vite vers je ne sais où, peut-être a t-elle aussi rendez-vous avec la lune.
Ce matin, ils sont presque tous prêts à l’heure, sans que j’ai besoin de faire activer. Même s’il faut encore signer un papier « j’ai oublié hier maman » ou bien trouver un manteau « il doit être resté chez papa » et encore une paire de chaussures de sport, les bleues avec du jaune « je ne sais pas si elles me vont encore, mais ça ira » et j’espère parce que j’ai déjà perdu une paire de tennis. Si on dit encore ça.
La table du petit déjeuner est couverte. Pourtant, il va falloir dégager tout ça, comme la cuisine et la vaisselle sale, car au café on est 8 depuis que Mamie est revenue travailler avec nous, et Chouky, et son fils est ravi, ça va vite avec eux deux au tapis. Tant pis pour les autres.
J’appréhende le rendez-vous de cet après midi chez le chirurgien, il faut enlever le bout de ménisque qui se balade entre le haut et le bas, qui bloque parfois, qui ne me gêne que quand je marche dans la vase (la rotation pour sortir la botte, tu vois) ou quand je descend un escalier (je n’ai qu’à pas monter), je ne peux pas dire si ça me gêne quand je cours, je ne cours plus, mais je ne me mets plus jamais à genoux non plus, de peur de ne pas pouvoir me relever. Et je ne marche plus, non plus qu’entre la maison et la voiture, la maison et le chantier, la cuisine le bureau, le salon la cuisine, la salle de bain et le jardin, les habits qui sèchent dans le froid, qui gèlent sur place, rêches, j’aime.
J’entendais le témoignage magnifique de ce jeune homme qui est revenu à la vie au moment d’un shampooing. Ou quand il a senti les gouttes de pluie sur sa peau, et le vent, en transit entre deux hôpitaux. J’entends et je veux écrire sur la vie et les tracas quotidiens, ceux qui te rendent vivant, écrire sur les sensations du matin, et puis peut-être celles du soir.
Je pourrais t’écrire sur l’amour.
Ma peau est affamée, chaque jour, elle s’éveille contre toi, elle se love, elle frissonne à tes doigts, elle vibre. Si j’ai froid, c’est pour que ta main me réchauffe, si j’ai chaud c’est pour sentir ton souffle dans mon dos, tu m’écrases les côtes à te poser sur moi, ta bouche m’oxygène, ma peau fond comme un tableau de Dali, avec ce temps qui coule entre mes doigts.
Je pourrais.
Je perds la mémoire, il se pourrait bien. J’ai dit, et je ne me souviens pas d’avoir dit. J’aurais laissé croire, et j’éteins l’espoir. Ça m’ennuie.
Serais-je handicapée de la communication? Serais-je une championne de l’interprétation erronée? Serais-je au point de régresser et devoir à nouveau la fermer, me taire, cesser de dire, parce que ce que je crois n’est pas? N’a jamais été?
Je vais me taire. Laisser faire. Ne plus me mêler, m’emmêler, tricoter, nouer, attacher. Découper, défaire, m’éloigner.
Je ne sais pas revenir. 
