du tout au rien

Ça a commencé quand j’ai interrompu le transfert d’appel. Ou peut-être quand j’ai acheté deux petits livres au supermarché au lieu du foie gras et des chocolats. De toute façon, faire les courses un dimanche c’est un non sens. Un dimanche, on ne travaille pas. En théorie.

Je n’ai plus de théories.

Anne dit qu’elle flâne beaucoup quand on lui demande combien de temps elle met à croquer un paysage. Je crois que c’est devenu une réponse convenue, car au fond, nous savons bien qu’elle ne flâne pas du tout. Son esprit, son coeur et son corps ont besoin de ces moments de latence, pour enregistrer, capter, décanter ce qui l’entoure, avant que sa main ne puisse transmettre au papier ce que l’oeil a vu.

Ces moments-là qui m’échappent, que je me refuse en pleine saison.

Ma nature profonde me pousse à planer, à me distraire, à vagabonder la campagne, ce qui n’est pas du tout productif dans le travail administratif qui m’est dévolu depuis que mon corps a exprimé son mécontentement aux traitements que je lui faisais subir. Aller à son corps défendant ne conduit à rien.

Ainsi, quatre mois de concentration, d’efforts de rigueur intenses, à force, elle me deviendra peut-être naturelle aussi et cessera de me réveiller la nuit, quatre mois qui se délitent dans les kilomètres qui conduisent au Murmure.

J’étais dans un cadre, pliée en quatre, en mille je ne sais pas, dans une case pour rester à ma place, le regard fixé vers un seul objectif, monotache de mes multitâches que j’aime réussir à accomplir du mieux que je peux.

Car un travail, quel qu’il soit, n’est pas suffisant pour mon épanouissement, n’est-ce pas? Mon petit arrangement personnel est de tenir bon le temps qu’il faut, mais quand j’ai fondu sur le lapin à faire au crochet, j’ai senti que je lâchais, que le cadre fuyait, que je commençais à me déplier, à ouvrir les petites cases de mon cerveau que j’avais bien verrouillées pour un temps.

Jusqu’à ce soir je suis satisfaite, oui, tu as bien lu, satisfaite de ce que j’ai fait. Demain peut-être je trouverai des erreurs (en dehors de celles que je sais déjà avoir commises), des imperfections qui me feront frémir, mais je ne regretterai pas car je crois avoir fait de mon mieux.

Demain, je me retrouverai à nouveau devant ce bureau dans un bazar insondable qu’il va falloir aérer, rester encore un peu concentrée, ne rien oublier, reprendre les taches personnelles mises de côté, régler les dossiers médicaux avant de, anticiper peut-être un peu pour les prochains mois, faire des listes à cocher, se faire plaisir aussi, se nourrir de plaisir, en allant voir ceux qui nous manquent, prendre des nouvelles des uns et des autres, reprendre la vie, comme si elle s’était interrompue dans ce grand chambardement de saison !

Je verrai bien aussi les nids de poussières, les tas de linge, les objets épars qui ne servent à rien, tout ce qu’il faut jeter et trier, remplacer, réparer, nettoyer, remettre les mains dans le cambouis d’une maison oubliée aux enfants et aux animaux qui n’en font qu’à leur tête, leurs pattes, leurs traces.

Demain, mais à présent, je n’ai rien à faire d’autre que lire ou écrire, ou rien, et c’est bien.

La forme du fond viendra plus tard.

 

 

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