Il ne pleut pas, il ne pleut plus. Les fossés débordent mais les routes sont sèches.
On traîne le nez en l’air, on flâne. Mot étrange, que j’aime, je flâne, tu flânes, nous flânons, ils flânent. Tu changes une lettre et tu planes. En vérité, quand tu flânes c’est l’esprit qui plane alors que ton corps lui, s’ancre au sol, se retient, s’accroche, s’appuie. Le sol de tes racines.
Le jus de pomme a un léger goût de terre.
Les talons s’enfoncent dans l’herbe. Ou bien c’est l’herbe qui ne se défend plus, elle hiberne aussi, elle flanche, elle se laisse attendrir, par la pluie, ou bien par le froid, elle démissionne devant le trèfle, sous la boue, piétinée, frêle. L’herbe d’hiver recouvre tout, mais ce n’est pas la même. C’est le même vert bien sûr, mais si tu regardes, tu verras bien qu’elle a disparu, elle est remplacée par d’autres aussi envahissantes, ça ressemble à du trèfle, t’enlèves une lettre, tu bouscules un peu, et c’est frêle.
Une seule racine pour un seul bouquet, comme le liseron.
Pendant que le clou faisait sa route sur le pneu, on enlevait les herbes tout le long du mur. Quand tu commences tu n’arrêtes jamais. C’est systématique. Tu tires sur la racine et tout une touffe reste dans ta main, qui découvre une terre où tu voudrais planter des fleurs peut-être. On dit mauvaises, mais elles n’ont rien de mauvais ces herbes qui font leur vie l’hiver, elles essaient, et toi tu essaies de limiter un peu. Tout ce vert contre la pierre, c’est beau. Mais ce qui pique, ce qui dérange l’ordre apparent, ce nez au milieu de la figure du jardin, tu l’enlèves.
Feist est à la guitare, c’est peut-être une guitare folk.
J’aimais tant les instruments de musique que je n’ai jamais vraiment choisi. J’étais amoureuse d’un violoncelle, comme d’un tambourin. Et puis de la guitare avant la clarinette. Au final je chante mieux sous la douche. Mais je reconnais le son du hautbois, celui du cor et des bois, du saxophone et de la harpe. Ella Fitzgerald avec Louis quand ils chantent Porgy and Bess, à pleurer par terre. Je pleure encore des fois.
Je n’ai pas eu froid, nue, devant le feu de cheminée.
Il y avait un chant d’oiseau dans l’immense parking du supermarché vide du dimanche soir. C’était des centaines d’hirondelles. Ça rendait humain la zone inhumaine où tu fais tes courses ou bien le plein de diésel parfois. Je trouvais ça beau, étonnant, cette perception de la nature dans cette amas de fer et de béton. Il m’a dit que c’était un enregistrement. Ah bon.
Pourquoi est-ce que j’aime tant le vent?
Je suis entrée dans la librairie qui a gardé le même nom que celle qui était rue Kéréon quand je sortais du lycée pour aller dévorer une ou deux BD. Ravie j’étais. Maintenant elle joue du Chapeau Rouge, c’était une oeuvre de mon prof de dessin d’alors, dont j’ai oublié le nom (« mais vous n’étiez pas emportés par le vent dans vos huttes » m’avait dit une Marianne quand je suis rentrée de mon île en plein janvier, si ça se trouve c’est l’anniversaire de cette mort là aujourd’hui?). La librairie est dix fois plus grande maintenant et j’y passerai des heures.
Je me sens chez moi, là, où il a fallu que je m’intègre avec douleur, un jour de janvier, donc.
Zulma et moi, et Audur Ava Olafsdottir, chaque fois, depuis Rosa Candida, j’achète, il m’attend, sur la petite table. Je commence à collectionner. Entre deux livres qui me pendaient au nez il m’a dit de prendre celui à deux mille pages. Le côté pragmatique du chef d’entreprise. Mais je prendrai le deuxième aussi, avant la fin, tu sais bien. Il y aussi Sorj Chalandon et Philippe Claudel. Jamais lu et jamais lu je crois. Et puis aussi cet auteur qui me fait mourir de rire dans la librairie de la radio, Danny Laferrière. Jamais lu non plus. Je ne vais plus courir, je vais lire.
La nuit est tombée sans doute, comme le vent.
Alors, on marchera un peu, doucement, on ne prend pas l’avion si on ne décide pas de se balader juste ce qu’il faut, il n’y aura jamais assez de pas pour compenser la distance en vol, mais j’espère m’abreuver, m’engourdir, m’esbaudir, m’indigérer de beau, des autres, de l’étranger, apprendre encore comment on vit ailleurs, comment on respire, et de quelle couleur est le chant du soleil qui se lève, quelle voix a la brume quand elle se couche, et si la lune t’empêche autant de dormir qu’au dessus de ton toit.
Je voudrais retrouver mes crayons de mots pour dessiner un livre, ou bien un mouton avec un chapeau. Ou un éléphant, si j’ai assez d’encre.
