Le moment

Ils peuvent rester de longues minutes sur le pas de la porte, à se dire toutes les choses qui ne sont pas venues, au fond du canapé ou bien autour de la table. Ils disent « on y va » et ils se font une première fois la bise, quand tout à coup ça leur revient, cet essentiel niché bien trop loin, qu’il fallait dire, un oubli, ah oui au fait, la neige peut tomber, le froid pénétrer la maison ouverte, la pluie frisotter les cheveux, ils ont encore tellement à se dire au moment de partir, ils se referont la bise.

Ils s’étaient donné deux jours, deux jours à ne rien faire, à lézarder sous la pluie, à se tremper de vent, à s’acharner de lire, à s’occuper du rien qui n’existe jamais, le rien qui nourrit l’esprit, qui recolle les morceaux et alanguit les corps usés. Ils auraient choisi de ne rien porter, de ne rien se mettre pour ne pas s’alourdir encore plus, ils auraient voulu s’alléger l’âme, se remettre du baume au coeur, laisser de côté la vie des autres et se retrouver. À un moment, il faudra partir.

Ils attendent le bon moment, celui où ils savent que ça marchera, ils y arriveront, ils le savent, ce sera le bon moment en vacances, ou quand ils seront loin, ils arriveront à ne plus fumer, à ne plus boire, à tenir leurs résolutions, ils se disent, quand ce sera le moment.

Y a t-il un bon moment?

Un bon moment pour partir, un autre pour grandir, un bon moment pour pleurer ou bien se réjouir.

Est-ce le bon moment de partir avant la nuit, pour ne pas conduire à la lumière des phares et saisir les dernières lueurs du jour au moment d’arriver?

Est-ce le bon moment de choisir le plus tard possible, pour ne pas perdre une miette, pour profiter le plus possible, plus de jour pour guider la nuit, se poser sous les étoiles, rejoindre son lit, sans rien voir qui ne déçoive?

Il disait qu’on avait trois façons de partir : celle qui te met dehors, quand tu es trop vieux, ou incapable, celle qui t’empêche, la santé, une maladie, cet impossible retour, et enfin, celle que tu choisis, que tu décides, c’est toi qui tourne le dos, qui ferme les yeux, qui prend la malle et la tangente, la route, by the Way.

Ils n’ont pas envie de partir, ils sont bien à ce qu’ils font, rien, ils voudraient que ça dure, un peu comme le soleil du printemps, ou les derniers jours de l’automne. On les attends, il y aura des retrouvailles, ils ouvriront la porte et verront ce qu’il reste à faire, ils sauront que partir ne résout rien, juste à reculer un peu, pour l’élan, pour le bon moment, celui qu’ils choisiront, qu’on ne décidera pas pour eux, ils partiront un jour, par amour.

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