Elle fait partie de ces femmes qui ont vu le monde changer.
Elle est née confortablement, fille bourgeoise, avec gouvernante et bonne dans la grande maison, avec l’idée d’un père et son argent, et une mère à qui elle fait la révérence.
Elle grandit en faisant attention à ses robes et au qu’en dira t-on.
Elle note les événements dans son agenda de poche, à la couverture bleu marine, il tient dans la main et dans la pochette de bal, elle se sert d’un fin crayon gris pour se rappeler le thé chez son amie. Parfois, une saute d’humeur, rien de bien profond, tout en surface, dans ces familles là, l’impassibilité innée.
D’ailleurs, elle ne rit pas, elle sourit.
Quand elle se met à fumer, elle a vingt ans, les cheveux tenus dans un chignon bas, aucune mèche n’est rebelle, sa robe en lamé moule ses jambes fuselées, elle s’alanguit sur la peau léopard et la méridienne que je lui connaîtrais plus tard.
Elle rencontre un homme, en tombe amoureuse, il est beau, il porte un uniforme de la marine, il est fier, mais il ne plaît pas, sans doute, à la mère distante et au père adoré.
Elle dansera une fois, et s’éloignera.
Elle vit d’une ville à l’autre, s’attache à la maison rose, et s’en arrache, comme on s’arrache un souvenir agréable. Ce souvenir qu’elle portera comme un idéal, elle le transmettra, à ses enfants, un paradis perdu. Ils ne s’en remettront pas sans douleur.
Elle épouse finalement un homme, suffisamment intelligent pour savoir se taire quand il faut, ne rien voir s’il le faut, suffisamment solitaire pour la laisser faire. Ils s’accommodent, colocataires de leur progéniture, à se prêter leur affection les jours de printemps, les dimanches d’été, les hivers de cheminée.
Ils ont 6 enfants dont deux mourront, la guerre, et la malnutrition. Elle aura toujours du mal à aimer sa dernière fille, de peur de souffrir de la perdre, alors que lui s’y attachera comme à demander son absolution.
Elle décidera de ses cheveux courts et de porter des pantalons, s’achètera des voitures qu’elle pilotera en plein vent, dans le blizzard, mieux que lui dans le désert où il sera capable de se perdre.
Elle voyagera beaucoup, rencontrera des gens, de toute sorte, n’aimera plus jamais vraiment, sauf peut-être ses petits-enfants, dont elle se demande le mode d’emploi à chaque repas. Dans le doute, elle ordonne, dans leur grande sagesse, ils appliquent.
Ils s’entendront de cette affection de bon aloi, comme un très vieux, très très vieux souvenirs, lointain, dans son enfance à elle, quand elle tirait les poils de la barbe de son père, quand elle sautait sur ses genoux, quand elle était la première, la seule, qu’elle avait sa préférence. Ses petits enfants qu’elle dresse, avec parfois une caresse.
Elle a été fille, puis femme, épouse puis mère, et enfin grand-mère. À la fin, elle sera seule, avec son reflet et son rouge à lèvre, dans sa maison des vieux, où les visites sentent le passé, qu’elle raconte, à ressasser.

C’est trop court. On a envie d’en lire plus…
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