Les paradis

J’aime la solitude. J’en rêve. Je sais que si je l’avais, sans doute un jour je la fuirai. En attendant, je ne me souviens pas de cet ennui, de l’avoir ressenti. On peut se sentir très seul dans la foule, et très envahi dans le désert. Les voix dans la tête.

J’aime quand j’ai les yeux fermés et que j’entends les bruits de la vie à côté. Les bruits doux, les chuchotements des enfants, le bruissement du vent, le son lointain d’une tondeuse qui vogue au gré du vent. J’ai l’impression d’être absente tout en appartenant au monde.

Dans ces moments, il se peut que je remonte le temps. Les souvenirs sont des parfums qui chatouillent mes narines, parfois ils sont nauséabonds et je cesse de respirer, parfois je m’y complais.

Nous partons. Peut-être que nous fuyons. Nous allons dans un endroit bondé en été, tranquille en hiver, doux au printemps, pour s’éloigner de notre jardin, qui devient presque public dès que le soleil emmène les moustiques et les abeilles. Nous nous éloignons de ceux qui pensent qu’ils ont tous les droits, les droits de s’installer dans nos fauteuils de jardin à nous attendre, de capturer le paysage comme s’ils photographiaient notre salon, le droit de contourner la maison pour nous chercher un dimanche, on ne sait jamais, si vous aviez des huîtres, le droit de débouler à 19:00, à l’heure de l’apéro que nous ne prenons pas comme tout le monde, à l’heure de faire les braises pour les grillades, à l’heure où pour dire non, il faudrait que nous rentrions dans la maison, que nous fermions les portes et les volets, puisque dehors nous restons accessibles, visibles donc disponibles, jamais cachés, jamais enfermés puisque nous n’aimons pas les clôtures, parce que monter un mur c’est s’empêcher de voir l’horizon, se sentir en prison.

Qu’ils sont encore naïfs, ou rêveurs, ou pas imaginatifs, ou égoïstes, ceux qui nous croient au paradis.

Ils ne sont pas là les matins de gris, les matins de pluie, quand les mains ont froid dans l’eau glacée.

Il arrive que je sois au paradis. Des moments courts, des moments parfaits, que j’arrache à la vie, que j’extirpe des journées pleine, qui peuvent me tomber dessus par surprise aussi.

Il arrive aussi, presque toujours, qu’ils soient interrompus. Une voiture qui s’arrête, des portes qui claquent, des voix, il faut poser le livre, se revêtir décemment, se dépêcher pour ne pas que la bulle soit percée, ne pas laisser pervertir cet instant délicat, où le temps était suspendu, à un mot, une phrase, je quitte le bush australien, le flic qui arrive devant sa proie, je quitte la poésie d’un roman trop court, je reviens dans la vie réelle, pour dire qu’après 17:00, a fortiori qu’à 19:00 c’est fermé, fermé fermé, que non, il fallait y penser avant ou revenir demain. Que les habitudes de se servir n’importe quand c’est fini, que le téléphone et les messageries ça sert à ça aussi, et que le respect ça s’apprend quand on est tout petit.

Je peux devenir sauvage, farouche, je peux, car ils sont rares ceux qui comprennent le temps passé à travailler, rares très rares les précieux repos, les vrais, ceux qui peuvent te laisser à nu, ceux où tu te dis : j’ai le droit de ne rien faire, ceux où tu t’endors dehors sous le chêne, en confiance.

Ils n’existent plus les moments où tu t’abandonnes complètement, comme un nourrisson qui vient de finir son lait, et qui bascule la tête en arrière du sein, laissant apparaître son petit cou, tout fin, fragile qui palpite, là juste sous l’oreille, alors que le lait de la fin de tété coule, presque translucide, le long du menton. Tu te souviens de cette position, avec la bouche entrouverte, et cette sensation de ne surtout pas bouger, immobile, pour le regarder dormir?

Nous partons, là où nous sommes anonymes, là où nous pouvons dormir sans craindre d’être réveillés par une voix qui nous hèle dans le jardin ou dans le bureau, nous partons dans une maison où il n’y pas de bureau, juste un canapé, deux fauteuils, un jardin, des transats, un ciel bleu s’il veut, on s’en fiche s’il ne veut pas, la mer est à tout le monde là-bas, elle ne cache pas de parcs, elle ne recèle que les dangers propres à sa nature d’océan, elle porte une île juste en face, c’est drôle de vouloir s’éloigner d’une île qui a fait son histoire, et finalement de s’en rapprocher. La perspective, c’est magique, ça change tout, le point de vue, c’est une crêpe, qu’on retourne, une crêpe a deux faces, mais elle reste une crêpe, même si la face qu’on préfère se cache.

Il y a des moments de paradis oui. Quand un van s’arrête devant le bassin dans lequel tu te baignes, et qu’un gars en descend et dit « on peut se baigner » et que tu réponds avec un grand sourire « non ». Parce que c’est ta récompense, la récompense de tes douleurs, de ton bras qui ne sait plus faire la brasse ni le crawl, de ton dos qui se détend, de ton arthrose qui te ronge, et.

Il y a des moments de paradis, oui, quand tu invites ceux que tu aimes à déjeuner ou à dîner, dehors, à l’ombre du chêne, ou au soleil face à la mer. Quand tu sais que ceux qui sont là, endormis sur les coussins, sous l’hibiscus, partagent ce bonheur unique, quand aussi, une guitare égrène ses notes à la lueur des bougies, inoubliable.

J’ai la colère de celle qui s’est fait dévorer pendant des années, qui s’est oubliée au plaisir des autres, qui a toujours fait en fonction d’eux, qui ne savait plus qui elle était, ce qu’elle pensait, voire même ce qu’elle aimait.

J’apprends à dire non, sans doute avec exagération, je défends mon territoire, mon espace de vie, mon foyer que je crée, pierre après pierre, racine après racine, grain de sable après grain de sable.

Je me construis, à l’ombre d’un paradis.

 

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