La route

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Ça pourrait passer pour une très longue ligne droite, bordée de pins hauts, avec un sol couvert de fougères, et la mer à gauche, quand tu viens.

Les pins peuvent strier la route de marques noires, les ombres qui te font passer de l’obscurité à la lumière, t’éblouir de soleil les matins d’hiver au point de ne rien voir.

Les quelques champs qui bordent la route, sont fréquentés par des vaches et bien souvent, je voudrais m’arrêter, sortir de la voiture et saisir le moment où l’aigrette est posée à 10 cm du sabot noir de la Pie-noire. Cette connivence des espèces, incongrue ou merveilleuse, de la légèreté de l’oiseau à la masse du bovin, sans compter les mouches.

D’autres fois, les vaches disparaissent dans les herbes hautes, couchées comme dans un lit, et je pourrais penser être à l’affut dans une savane africaine, Robert Redford à côté de moi, son avion posé sur l’eau. Il y a un museau ou deux qui survolent, des papillons téméraires, et le chant des oiseaux.

Bien sûr, dès que je sortirais de ma voiture, je romprais tout ce bel équilibre, il n’en resterait rien.

Alors, je continue ma route, composant la photo idéale et éphémère dans un geste fantôme, une photo que je croirais avoir faite tellement je l’aurais pensée.

Et Bob, juste un chapeau.

L’autre jour, maman m’a dit que cette route était vraiment moche. S’il n’y avait la mer.

C’est bien la première fois que j’entends qu’elle est moche cette route, mais je crois en fait, que personne ne la voit. Il y a la mer.

Parfois il fait nuit alors la mer on s’en fout. Parfois je ne regarde pas la mer. Je ne vois rien les jours où je suis dans une pensée unique, cette pensée uniforme et plate, celle que je peux avoir les jours robot, jemelèveetjetebousculetuteréveillescommedhabitudeuuu, ces jours encéphalogramme plat.

Jamais je ne l’ai trouvée moche parce que chaque fois j’aperçois quelque chose qui m’attire. La route n’existe que sous la gomme des roues.

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Je sais par exemple, que quand tu viens de Langonbrac’h, à l’angle qui laisse à ta droite la Demi-ville et que tu prends à gauche vers Listrec, il y a un arbre tout à fait remarquable.

Je crois que c’est à l’automne ou au début d’un printemps, quand ses branches n’étaient pas toutes recouvertes de leur manteau vert sombre, que j’ai vu sa ramure et son ampleur. Un arbre de dessin d’enfant, avec un tronc majestueux et des branches qui disent beaucoup. On voit bien qu’elles ont hésité sur leur chemin, qu’elles ont pris dans un sens, avant d’hésiter et d’aller droit, et d’enfin choisir le ciel et la lumière du soleil, quand il veut bien, quand le vent écarte les feuilles et ondule jusqu’au coeur.

C’est un chêne.

On dirait que la main de l’homme l’a laissé faire, peut-être un de ces chêne qui pousse comme de l’herbe, et qui se trouve assez loin du passage des monstres à mille roues, ceux qui sculptent dans la douleur et le déchirement les arbres qui bordent les routes. (Cette route vers Landévant, en plein hiver, comme au passage d’un ouragan atomique, ou chaque tronc était écorché vif, pendants de branches à mourir au sol.) Une tristesse infinie des jours et des jours, avant que la vie ne reprenne le dessus, laissant aux cicatrices le temps de se faire.

Ou bien je vois les herbes folles qui voudraient reconquérir le bitume, qui rétrécissent la largeur du passage, qui ralentissent le temps d’aller quelque part, sous peine de ne pas arriver. Quand le hasard a bien choisi mon heure, il est la fin de journée et la lumière rasante illumine les graminées sauvages, j’ai l’impression d’arriver en territoire inconnu, de marcher sur des êtres vivants, d’avoir l’autorisation d’observer la danse des insectes au dessus des fleurs parasol, tout est doux sous la lumière d’un soleil couchant.

Les matins les plus rudes, ceux qui se font dans le froid, c’est la brume qui récompense mes efforts. La route disparaît, je ne vois que des écharpes de cotons, s’enrouler autour des troncs, s’envoler au ras de l’eau, devenir lambeaux au ciel qui se charge de bleu, laissant le blanc de la brume à la lune qui s’en va.

La route au fond, c’est quoi?

La liberté d’aller quelque part, de revenir, de s’enfuir. La route est un lien, un entrelacs de veines, un réseau, un maillage, une toile d’araignée du soir. Sans la route, je ne serais pas allée bien loin.

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