Germaine est née dans les terres, les terres vallonnées d’un pays de légendes, où l’on est jamais sûrs de ne pas finir en pierre, ou dans le trou de l’enfer.
Germaine, c’est le nom que lui donnaient ses amies. Elle en avait une qui s’appelait aussi Germaine. Elles habitaient à quelques centaines de mètres l’une de l’autre. Pour aller chez la copine, il fallait monter la route, et descendre en contrebas de celle-ci. On ne pouvait pas dire qu’elle habitait en bas puisqu’on y montait. Il y avait égalité d’office.
Germaine s’est mariée à la sortie de la guerre, le bébé déjà en route, ce qui se fait en temps de guerre ne se juge pas, puisque nécessité fait loi. Mais enfin, l’enfant et Germaine ont suivi le père, marin pécheur, dans un pays bien plus chaud, où elle a gardé l’habitude, bien des années après, de dire « peuchère ».
Germaine avait donc les pieds dans la terre et le goût du sel dans les cheveux.
Elle avait quitté la ferme un peu après ses 15 ans, n’ayant pas réussi à la maintenir, seule, à la mort de ses parents. La terre nourricière est bien peu généreuse quand les bras qui la sèment, sont partis, la fleur au fusil, quoique. Je ne sais pas ce que sont devenus ses parents, ni de quoi ils sont morts. Je ne sais pas ce qui lui est resté pour vivre, si ce n’est l’exil.
Germaine était une migrante, une réfugiée orpheline, elle parlait la langue mais pas les usages quand elle est arrivée à la ville. Je ne sais pas qui l’a accueillie, recueillie, une fleur coupée des champs, à essayer de se replanter dans une ville qui finira totalement rasée, sauf le château et la Tour Tanguy, et d’autres bâtiments fiers.
La fleur a fait son nid, serveuse dans un bar je crois, sans doute, puisque c’est là que fréquentent les marins, revenus de la mer, pour lever le coude et se réchauffer les entrailles.
Germaine avait les cheveux très longs, noirs, même après 60 ans ils étaient encore noirs, même à sa mort, quand je voyais passer son fantôme devant la fenêtre de la cuisine à 10000 kilomètres de là.
Son Jean et elle sont partis dans le sud, à l’arsenal, vivant entre femmes et enfants de marins. Les gamins ont pris l’accent du sud, certains plus que d’autres, des façons de parler restant accrochées par la force des choses. Ils refaisaient surface dans le pays des korrigans assez régulièrement, pour la famille sûrement, les cousins, les oncles, les tantes, la grand-mère, les vacances.
J’imagine le trajet en train, les 4 garçons par la main, à courir partout sans doute, y’en avait-il un assez responsable pour donner un coup de main? Le panier pique nique, la tranche de pain épaisse, le pâté, les longues heures dans le wagon, une journée, peut-être deux. Je sais qu’à cette époque, d’en avoir connu du même âge à faire le voyage, qu’il se terminait parfois de la gare au village, en charrette à cheval, rallongeant d’autant le périple estival. Les grandes vacances, ça commence toujours en train.
Cette Germaine là n’a pas manqué de courage. Veuve bien tôt, elle a survécu au presque rien de la vie qui coûte.
Ma définition du mot « courage » a évolué ces dernières années. Avant, quand j’étais jeune et naïve encore, le courage s’approchait de l’aventure, avant la témérité. On avait du courage pour sauter d’un rocher à un autre, pour défendre la belle dans la cour de récré, pour mentir au maître. Le vrai courage, c’est aussi celui de la ténacité à la douleur, aux longues heures d’un labeur pénible, où le corps souffre et s’imprègne de gestes qui feront son tombeau. Le courage, c’est aussi faire les choses qui sont à faire alors même qu’elles ne sont pas agréables, pour survivre.
Avec elle, je suis souvent allée voir la Germaine du haut en bas, celle qui avait une ferme avec des vaches, et un mari. Le mari avait des mains comme des battoirs. Les mains de paysans, qui cultivent la terre et traient les vaches. Ma main dans la sienne c’était plus que deux générations. C’était une mains d’enfant dans la main d’un homme qui avait tout vu, le meilleur et le pire, et qui en gardait la force.
Il y avait la pendule qui égrainait les minutes, la toile cirée, l’attrape-mouche, et le verre de cidre. Je ne me souviens pas des détails, juste des impressions. C’est là que j’ai approché le bétail pour la première fois, et ça n’a pas dû me plaire car j’ai peur des vaches, même si elles me fascinent.
Si je n’ai pas vraiment connu Jean, mort l’année de ma première année, j’ai son caban, celui qui fait de la fumée quand il sèche après la pluie, qui me serre aux bras mais est trop larges aux épaules, avec lequel j’ai fréquenté les bancs de la fac, dans la ville où il a rencontré Germaine.
Ainsi mon père de me dire : tu seras marin, ma fille, c’est atavique.
Une blague qui ne cesse de me faire rire.
Je suis marin, c’est vrai (même si parfois c’est de pacotille), mais aussi terrienne, dans cette activité qui est à la croisée de l’eau douce et de l’eau salée. Alors, peut-être un peu de Mamie, et un peu de Papi. Je n’ai pas fini de choisir.
