La forêt

Suis-je devenue si égoïste?

À une époque, même si je savais que ça me ferait mal, j’y serais allée. Malgré tout. Pour aider.

En ce moment je les regarde, penchés sur les tables, de l’eau jusqu’en haut des cuisses, la tentation est grande de les rejoindre, mais réellement, je ne trouve pas le courage, et peut-être même un soupçon de peur ou d’appréhension.

Je n’ai plus envie d’avoir mal.

Pire, la douleur des autres ne me fait plus grand chose. Oui, d’accord, tu as mal au dos, oui, moi aussi je sais ce que c’est d’avoir mal, je crois même qu’au final j’ai bien plus souffert physiquement que toi dans ma vie. Plus fort. Certainement. Ça va passer, ce n’est rien.

Alors il dit, de toute façon ça fait deux ans que tu ne viens plus.

Et il me rappelle à ma condition, de ne pas être aussi forte que sa mère.

Quand tu es élevé avec un modèle type cheval de trait, il est certain que le papillon ne fait pas le poids. Même si tu as rêvé que le papillon t’allégerait grâce à ses ailes, quand même, le cheval de trait a des atouts que le lépidoptère n’a pas.

Et même, le papillon ferait, ce ne serait pas aussi bien. Il a essayé, et s’est brûlé les ailes. Il est reparti, la queue entre les jambes, soigner ses plaies, deux ans, dix ans, six mois, c’est pareil, c’est pas assez, c’est insatisfaisant, de ne pas correspondre à ce qui est attendu.

Pourtant, j’aime avoir mal, ce mal du muscle qui travaille, ce mal qui te fait sentir en vie et marque tes limites. J’aime cette fatigue du corps, cette lassitude qui te fait rêver bain chaud et canapé. Je préfère largement cette sensation à celle du poids lourd qui se traîne, engourdi, avachi.

Mais entendre chaque jour tes faiblesses, face à la lassitude déçue, ça n’aide pas, ça enterre.

Alors, je suis égoïste, je n’ai plus envie d’avoir mal, et je reste là, à regarder, juste à sentir mon coeur battre.

Et je m’interroge.

Qui suis-je? Où suis-je? Quelle est mon utilité?

Ne suis-je bonne qu’à lire? à transmettre ponctuellement?

Ne suis-je bonne qu’à me taire et écouter?

Je crois bien que je suis perdue. Et la forêt ne connait pas de chemin clair.

 

 

1 commentaire

  1. Ah c’est bien. Tu es dans un temps de pause, peut être. Ton corps a réclamé cette pause et maintenant tu ne sais plus ce que tu veux lui imposer à ce corps, puisqu’il est la tête, toujours, liés comme deux doigts de la même main : toi. Cette pause dans le travail, tout à coup c’est un regard accru sur tout un mode de vie, de don, d’efforts, d’amours. Effort et amour, envie et empathie. Un mode de vie, une sinécure, un dévouement, une passion, un don de soi mais jusqu’où ?

    J’aime

Répondre à siloinetsiproche Annuler la réponse.