Mal des transports

Ce matin au réveil, j’étais passée sous un train. Ce n’était pas à la suite d’un rêve ou d’un cauchemar, c’est mon corps, rouillé, endolori, écrasé, lourd, qui ne voulait pas marcher droit, juste tenter de tituber jusqu’à la porte, l’oeil encore fermé, la paupière collée. 

Non, ce sont les mots de mon fils, ils m’ont cognée. 

Il a 14 ans mon chérubin, mon fils de câlin, toujours prêt à ouvrir ses bras et tendre son cou pour un bisou. Oui, je ne sais pas pourquoi, c’est toujours là, qu’ils tombent, mes bisous, dans le cou. 

D’habitude il ne dit rien, ou plutôt, il dérisionne. Répondre aux questions par une blague, un vrai politicien, ne jamais répondre de rien. 

Et hier soir, je ne sais pas pourquoi, soudain, allongé contre moi au moment du bonsoir, il a dit, il a dit « mais en fait, c’était mieux avant, avant tu souriais plus, maintenant tu es toujours fatiguée… » Et je ne sais plus trop le reste, déjà, j’étais sonnée. 

Tu ne dis rien, mon chéri, mais tu n’en pense pas moins. Tu n’as rien vu venir, de cette séparation quand tu avais 8 ans, qui te reste en travers de la gorge. Tu entends ton père et sa colère, ses critiques envers moi, tu vois sa tristesse malgré sa chérie à lui, six mois plus tard il n’était plus seul, tu l’entends qui dit qu’à cause de moi il te voit deux fois moins, et tu l’aimes, ton père, alors tu souffres aussi. 

Comment te dire mon amour, comme je faisais semblant, les silences, l’âme cachée, couchée sous des plis, des tas de tissus, le petit pois de la princesse c’est moi, le truc qui est là, enfoui, qu’il faut déterrer, puisque je n’avais pas le droit de penser, ni d’être, juste me donner à lui, à vous, m’oublier, m’écraser, passer sous le train comme ce matin. 

Comment te dire que la liberté de choisir, partir, décider, deviner qui je suis, c’est un travail de longue haleine, le terrassement d’une maison à côté ce n’est rien, se refaire une peau, un squelette, c’est un marathon de chaque jour. La liberté a un coût, dont celui d’ouvrir les yeux. 

Des années je vous ai permis de vivre « la petite maison dans la prairie ». Une maison en bois, un poêle, un foyer, une chaleur, des rires. J’y croyais sans doute. Mon blog d’alors s’appelait « la vie qu’on aime ou celle qu’on mène » et chaque jour on venait s’y promener, prendre la caresse d’un nuage, la lumière de l’herbe, le chant du soleil. J’étais lue, d’ailleurs, je m’y suis fait des amis, des vrais, qui sont toujours là, qui ont connu ma part de lumière. Comme toi, mon coeur, j’étais ton soleil. 

Hier soir tu m’as demandé si j’avais de bons souvenirs de cette vie, cette vie d’avant. Je n’ai pas pu te répondre, tant les années de haine de l’homme que j’ai aimé pourtant, sont sales à mon coeur meurtri de ce gâchis immense. 

Je serais partie, de toute façon, un jour, plus tard peut-être, trop tard sans doute. Je me serais éteinte à l’intérieur, lumière asphyxiée. 

Je suis triste de ton ressenti, mon petit chat, mais je te remercie. 

Mon coeur endolori de ta peine devra se faire plus grand pour te consoler mieux. 

En ce jour où les routes s’embrouillent, où les flux s’atrophient, rien de tel que les chemins de traverse. Je ne peux plus mentir, à personne, ni à toi, ni à moi, alors le chemin continue, la reconstruction n’est pas finie. Suis-je seulement hors d’eau hors d’air? Il me semble parfois tremper l’envers de ma peau, flamber de colère, rugir de frustration, mais c’est mieux que rien. 

Je te remercie de dire, de parler, même si ce n’est pas ce que j’aurais voulu entendre, tout est mieux qu’un mensonge. 

Quand ma maison sera refaite, tu auras ta place, en sécurité, avec des coussins, de la musique, et une vue que personne ne pourra te prendre. 

Je t’aime, fils. 

1 commentaire

  1. Quel chance ce fils qui dit. J’ai vu mes neveux et nièces se taire jusqu’à ce qu’ils hurlent en silence leur douleur par toutes les pores de leur inconscient, et de leurs corps. Une mère qui ne pouvait entendre. Un chagrin sans fin, un sentiment d’abandon. Cela a renforce mon refus d’enfant.

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