L’éponge

Sur le bord de l’évier en cérame blanc, façon timbre, elle est posée là, sur le dos à gratter. On voit le vert qui s’effiloche (un peu comme l’intérieur de mon genou arthrosé!), et la couche plus ou moins épaisse du beige, qui essuie. 

Une éponge qui ne sert pas souvent, voire jamais, dessèche. Elle se recroqueville, les quatre coins se replient sur eux-même, essaient de se rapprocher, elle devient plus petite, elle voudrait peut-être disparaître. 

Une autre éponge lui fait face. Elle, est plus imposante, gonflée d’on ne sait quoi qui lui donne bonne mine. Une main qui aurait à choisir entre les deux n’hésiterait pas et prendrait la plus belle, celle qui s’essore, qui absorbe sans rechigner, juste sur l’humidité posée. 

Hier, je me suis surprise à passer de l’éponge vieille à l’éponge pleine. Je veux dire, qu’en temps ordinaire, je ne sers pas souvent, je mets de côté mes sentiments. Je n’absorbe plus, ou presque, pour ne pas ressentir. Pour ne pas tremper d’un débordement incongru et malvenu les moments où il faut rester sec, les moments où il faut savoir filer droit.

Je m’abstiens. 

Même si, je sais bien qu’au fond, j’enregistre, mémorise et qu’un jour…

Trois jours de fête des huîtres et hop, l’éponge a craqué. 

On se dit souvent que pas grand monde ne peut imaginer ce qu’est ce type de travail. Par quoi l’esprit passe et le corps subit. Je ne pense pas être douillette, dans mon monde je ne l’étais pas, mais mon « nouveau » monde a changé mon échelle de valeurs et je ne sais plus bien si je suis faible ou non. Parfois, quand on me raconte la vie d’avant, ou quand il me suffit de voir le pilier de l’entreprise venir chaque matin du haut de ses 86 ans, je sais que je dois me taire. 

Mais hier, ou ce matin, j’avais la sensation que mon corps avait été roué de coups. Nous avons tenu un service avec deux écaillers de moins que prévu, et pendant une heure nous ouvrions à l’assiette, toute notre avance s’étant fondue devant l’affluence des amateurs. 

Certains sont plus abîmés que moi, ont déjà des blessures de guerre, un accident de voiture, un problème de santé, et la glace sur laquelle les huîtres sont posées a bien souvent éteint le feu de nos muscles. Et pourtant ils continuent. Un peu d’alcool, un antalgique, un café, ils repartent. 

Alors que je naviguais entre l’ouverture des plates, du N°2 des creuses, un peu des N°3, j’avais chaud, je transpirais, j’ouvrais la porte pour faire un peu d’air, j’avais mal aux pieds et le dos complètement cassé, et je les voyais, concentrés, tentant d’aller vite sans se blesser, les gouttes de sueur sur le front pour certains, la chemise trempée pour d’autres, ou bien les deux, et je voyais la file, dense, qui ne diminuait pas. 

Quand « à l’issue » comme dit Sébastien, tout fut fini, je ne savais plus tenir mon genou, ni mon dos, et je rêvais d’un lit bien chaud dans lequel j’allais certainement m’enfoncer. 

Nous avons pris le chemin du restaurant traditionnel du dimanche soir, et nous avons parlé. 

C’est étonnant comme la fatigue délie, comme une dose de morphine. On lâche ses barrières, le travail est fait, une étrange chaleur envahit le corps et le coeur, on se sent en sécurité, enfin, avec des gens qui nous ont choisis, qui ont choisi de revenir malgré tout, malgré la douleur et les souffrances. 

Nous avons parlé des sujets actuels qui divisent, nous avons entendu, écouté, nous avons répondu, nous avons raconté; 

L’éponge sèche que j’étais du week-end a commencé à relater un souvenir de quelques années, pas si longtemps, 3 ou 4 ans, quand nous avons fait un saut le dimanche soir après la fête, à Bruxelles, pour aller retrouver Moussa, notre cher ami sénégalais qui passait un stage « radiophonique » dans la capitale pas très loin de Marcq. L’éponge a retrouvé l’émotion qui nous avait saisis quand les amis qui accueillaient le nôtre, disaient leur vie. leur vie de Rwandais, exilés depuis les massacres, le génocides, la tuerie de toute leur famille sous leur yeux, et cette femme devant moi, dont le visage lumineux, souriant, avait les yeux qui coulaient, à jamais triste d’avoir perdu tous les siens. 

L’éponge n’a pas fini son histoire qu’elle retrouvait toute l’humidité salée des émotions écartées. Et débordait soudain, comme ça ne lui arrive jamais. Ou seulement dans l’intimité de son couple sacré. Il m’a dit, c’est parce que nous sommes vivants mon amour, parce que j’étais surprise de m’être laissée aller. 

Il faut croire que le temps qui passe desquame un peu plus à vif mes sentiments, et que l’envers de ma peau, à nouveau nu, retisse des liens, un tissu protecteur, même dans la douleur. 

Mes peurs continuent d’être présentes, peur de l’abandon, peur de la perte des êtres chers, peur de l’avenir toujours incertain, peur de ne pas être à la hauteur, mais, car il y a un mais, il arrive que mon socle, ma base, soit là, fiable, un peu comme si j’étais un immeuble construit sur les normes anti sismiques et que si je tremble, si je vacille souvent, sur ma faille de vie, je ne tombe pas, ni ne m’écroule. 

De voir piétiner la tombe du soldat inconnu, de voir la ville brûler, les pavés voler, m’emplit le coeur de tristesse, et je me rappelle qu’il faut toujours construire, faire fructifier, partager et donner, pour rester debout et digne d’espérer.

Ce billet n’a vraiment ni queue ni tête, il serait peut-être bon de l’éponger. 

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