Ré belle lion.

Si tu n’aimes pas le fouillis, abstiens toi de lire ce qui suit. Et il se peut qu’à la fin tu te fâches avec moi. 

Dans le milieu où j’ai grandi, on me disait qu’être trop intelligente faisait peur aux hommes sous entendu que c’était mal car la femme en question ne pourrait pas se marier. C’est faire bien peu confiance aux hommes et à la capacité des femmes de se faire plus bêtes qu’elles ne sont, pour la survie de l’espèce, puisque. 

On disait aussi, qu’être belle c’était le malheur assuré, pour l’effet inverse : trop d’hommes à ses pieds, un choix impossible, donc un mauvais choix.

Construis-toi en tant que femme, avec ça.

J’ai découvert mon « féminisme » au Sénégal. 

Jusque là, je ne me posais pas de questions à ce sujet, pas beaucoup de questions sur grand chose d’ailleurs, n’étant confrontée qu’à la difficulté d’être moi-même, c’est déjà beaucoup.

Au Sénégal, j’ai vu des femmes qui faisaient tout, alors que les hommes buvaient le thé. J’ai vu des femmes venir réclamer le pécule quotidien, pour nourrir la famille. J’ai vu des femmes ne pas se nourrir pour que leur homme ait de quoi manger. Et les enfants. 

J’ai vu des femmes chargées, et des hommes sous l’arbre.

Je grossis le trait, mais pas beaucoup, et au bout de quelques semaines je ne comprenais pas pourquoi j’avais envie de secouer le cocotier, pourquoi elles ne disaient rien, pourquoi cette inégalité. La tradition. Ah oui. Mais bien sûr. 

D’un autre côté, Fatou Diome, de la même génération que notre ami Adama, est une écrivain pas vaine du tout, reconnue, même au Sénégal. 

Alors, encore une contradiction?

Dans mon monde, il y a des femmes, dont j’entends parler, par les femmes. Ma grand-mère parlait de sa mère, ma mère parle de sa grand-mère, les deux parlaient de leurs cousines, de leurs tantes etc. Quand elles parlent des hommes, ce n’est pas vraiment d’eux qu’elles parlent, mais de leur situation sociale, de leur profession. « Ton arrière grand-père, ce marin, ton grand-père, cet ingénieur »… sans jamais parler de ce qu’ils pensaient, mais de ce qu’ils faisaient. De la maison où ils vivaient. De leurs voyages. Jamais je n’ai pu dépasser la lumière de leurs yeux, aller voir derrière la rétine, aller lire leurs pensées, leurs avis, leurs idées. 

Qu’est ce qu’il en disait de l’Afrique, mon arrière grand-père sur le Brazza? Que voulait-il montrer sur ses photos? Aurait-il voulu changer quelque chose à ce monde? Votait-il et pour qui? Mon grand-père était-il fier des chemins de fer? de ses maquettes? De ses enfants? Avait-il à son sens, réussi sa vie? 

Rien, je ne sais rien, ni par eux, ni par les femmes de la famille. 

Les femmes ont suivi, se sont plaintes, se sont sacrifiées. À quel titre? 

Étaient-elles trop belles qu’il fallait qu’elles soient discrètes? Étaient-elles trop intelligentes qu’elles doivent s’oublier au bénéfice du mâle selon le principe de la pomme et de l’arbre, au nom du pêché originel qu’aucune génération ne pourra jamais assez rembourser, ou payer, ou sacrifier?

Je me pose ces questions depuis que je me sens agressée quand ce que je fais est attribué à un autre, ou bien que le « Je » m’élimine de l’équation. Je ne supporte pas qu’on utilise une de mes photos, même anodine, sans que l’on me le demande ou qu’on m’en attribue le crédit. Je ne supporte pas quand on s’attribue une de mes idées, ou la solution d’un problème, sans qu’on en discute d’abord. Jamais je ne me permet de « voler » les autres. 

Quand on raconte un épisode auquel j’ai participé et que le narrateur dit « je » à la place de « nous », je me pose la question de mon existence même. Par exemple dire « j’ai fait à manger » alors que nous étions au moins deux en cuisine. 

Je suis profondément dérangée de cette négation de l’autre, de sa transparence, de son oubli volontaire. Pour moi, ça s’apparente au déni, au mensonge. Et le mensonge…

Alors, le mouvement des gilets jaunes, oui, ce fichu débordement, me dérange aussi grandement. D’abord parce que je n’ai pas voté pour le président actuel, car dans son programme il y avait les prémices de ces mesures, on aura beau dire, ce banquier élu l’avait laissé voir. Jamais je ne l’ai vu de gauche, et je confirme. 

Ensuite parce que les gens autour des ronds-point ont agressé au moins verbalement deux amies. 

Parce qu’ils empêchent leurs concitoyens de travailler, s’appliquant de fait la double peine : la grève sans salaire, et le pouvoir d’achat encore plus amoindri. 

Parce qu’enfin, se battre oui, avec violence non : la tombe du soldat inconnu? mais enfin, si ça se trouve c’est ton arrière grand-père que tu foules aux pieds? Le respect des valeurs de la République aussi, enfin merde! 

Les impôts? Je ne paye des impôts que depuis 3 ans, et tu sais quoi : je suis ravie!! ça veut dire que je gagne ma vie et que je participe à l’effort collectif, celui qui paye tes soins à l’hôpital, et l’école à tes enfants! 

La transition écologique? Elle est urgente, alors oui, il va falloir faire des choix! zapper la dernière console de ton fils ou bien l’achat de ton dernier écran plat, pour accepter de continuer de respirer, et sans parler de la vie de tes enfants ou petits enfants!

Les gilets jaunes que je connais sur les ronds-points sont propriétaires immobilier, parfois multiples, ont un salaire plus que décent, et osent se plaindre de leur pouvoir d’achat? 

Il y en a d’autres qui eux sont dans la misère et vont au restau du coeur, ceux-là, je crois ont même trop honte de leur situation pour venir se chauffer au coin du feu de palette sous le gilet qui ne tient pas chaud! 

Se battre? oui! mais il fallait le faire avant! quand tu voyais ton voisin dans la rue, mais non, ça n’arrive qu’aux autres, quand tu vois les « hordes » de migrants, mais dans ta famille, en remontant un peu loin, il y a des migrants, les mêmes, qui fuient la guerre ou la misère! Ouvre ta porte, et ton frigo! Regarde dehors, au Honduras, voit les famines et les guerres, et cesse de te plaindre !

Se battre? Oui, mais pour des valeurs, pour la liberté, pour la démocratie, pour le droit de vote, pour la liberté de la presse, pour lutter contre les extrêmes, pour mieux répartir les richesses, pour taxer les plus riches et les biens de consommation secondaire au profit des besoins élémentaires, comme l’eau, le pain et un toit! Et j’en oublie!

Si on compare à 68, je ne vois pas le rapport, aucun en fait: en 2018 on se bat pour de l’argent, pour soi, et on oublie le collectif pour ne penser qu’à ses propres envies, même pas à ses « besoins »  à ses envies. 

Il n’y a pas de plus grande richesse que la vie et l’air qu’on respire, avec l’amour des siens. 

Tu portes un gilet jaune? Grand bien te fasse, mais choisi vite un camp : celui de la violence n’est pas le mien. 

Et la prochaine fois, va voter. 

Bien sûr, j’exagère, mais je n’en suis pas certaine, bien sûr, il faut nuancer, bien sûr j’écris tout ça sans tout savoir : ma légitimité est que j’ai toujours trouvé un travail même quand il ne me plaisait pas, j’ai mangé des nouilles plus qu’à mon tour, j’ai été à découvert si souvent que ça ne me fait plus rien, je sais la valeur des choses, et trier mes priorités, que j’assume. Ce gouvernement se plante, c’est une évidence, mais il ne faut pas aller trop loin, ce qui a déjà été fait. 

Et ma colère est surtout nourrie d’une grande tristesse de voir ce que les hommes (et les femmes!) sont encore capables de se faire subir entre eux, malgré les leçons de l’histoire.

On en sortira donc jamais. 


5 commentaires

  1. La revolte cest comme le levzin, si on le laisse alleril devient aigre et incapable de faire du pain.
    Comment rafraichir la révolte pour faire notre pain à tous ? Je ne sais pas.
    Et j’apprehende la manif pour le climat de Samedi.

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  2. Idem.
    J’ose penser que des choses seront possibles avec une partie du mouvement, ceux qui sont responsables, admettent la démocratie, comprendre l’écologie et ne sont pas repliés dans leurs frustrations (= violence).
    je n’en suis pas.
    Il a suffit de quelques paroles, regards, mouvements, sur des ronds points ou péages pour avoir PEUR. Pour qu’ils nous fassent PEUR, à nous, des « vieux » qui en ont vu… ( Dominique avoir peur d’une connasse à un rd point !!!pas d’elle, de tout ce qui émanait, la soupape lâchée, la revanche par la menace, la toute puissance primitive).

    Donc je ne sais
    Les medias gonflent l’impact
    La violence même minoritaire gonfle aussi l’impact d’un mouvement en sortant la porte des gonds, et l’impasse s’impose

    Ce n’est que le début d’autres émeutes,plus tard, quand on contraindra les peuples bcp plus parce qu’on sera entrain de crever à petit feu.

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