Lettre à Claude

Denis a ouvert la porte de votre maison en grand. Si tu avais vu le bazar qui régnait hier après-midi, je crois que tu te serais mise dans un coin avec ton sourire, et tu aurais renoncé à remettre de l’ordre.

Il y a un jeu de chaises musicales assez remarquable, avec deux ou trois points fixes, dont ta maman. Ta maman qui dit qu’on lui a arraché le coeur. Pourtant elle fait bonne figure en souriant à son arrière petite fille de 9 mois qui lui attrape le visage, les doigts, qui gesticule dans ses bras.

Tes frères, abattus. Parfois ils se redressent, prêts à aider, à répondre à la demande de ton plus jeune fils pour choisir les 75 photos qui relateront ta vie. Ils identifient, racontent, ils tissent leur vie avec la tienne.

La première fois que j’ai pleuré à cause de toi, c’est ce jour où, il y a quelques années, tu as téléphoné à la maison pour dire que tu étais disponible pour un coup de main, ne serait-ce que pour l’intendance. Nous étions avec nos amis J. et S. pour monter les meubles dans la cuisine, dans la maison que tu avais construite, avec celui qui est devenu mon époux chéri. Tu venais aider à monter une cuisine, celle que vous n’avez jamais eu la possibilité d’avoir, dans cette maison qui t’a toujours plus appartenu qu’à moi. J’ai pleuré en raccrochant le téléphone, pleuré de cette générosité, j’ai découvert alors, qui tu étais.

A postériori, c’est plutôt drôle, car maintenant que je te connais bien mieux, je sais que tu es nulle en bricolage, et c’est toujours Denis qui fais à manger chez vous car ce n’est pas non plus ce que tu préfères!

Non, toi ce que tu savais faire le mieux c’est écouter et sourire. Beaucoup.

J’ai des livres à te rendre, je ne les ai pas lus, il y en a un que j’ai essayé de commencer mais je n’ai pas réussi car la traduction est ratée il me semble, le style est lourd et j’avais besoin de légèreté à ce moment là. Tu n’as pas réussi non plus à lire « Le lambeau » que je t’ai prêté, une reconstruction qui n’a pas pu aboutir chez toi. Je voulais te donner des armes, mais on accepte les armes dont on sait se servir.

Peter May aurait sans doute écrit une magnifique page pour te situer dans le paysage d’une île anglo saxonne. Lui, il nous mettait d’accord, on admirait ce qu’il écrivait, ce voyage qu’il nous proposait. Cet ailleurs.

L’autre jour je t’ai envoyé une photo de paysage, en te proposant de t’y évader, car je devinais que les temps étaient durs.

Il n’existe pas de terme officiel pour nous placer l’une par rapport à l’autre dans une hiérarchie familiale. Tu es la maman de mes beaux-fils, tu es la grand-mère de nos petites filles, tu es celle qui a porté mon nom, mais jamais, nous n’avons souffert de la moindre animosité d’avoir été la femme de celui qui partage ma vie. C’était une vie d’avant, une autre vie, on ne s’est jamais posé la question en ces termes.

Sauf à se gausser aux dépends des autres, gentiment. Ce café au Dundee, à je ne sais plus quelle occasion, quand les gens du village qui te connaissent depuis tellement plus longtemps que moi (je suis une sauvage, je me cache de mes contemporains) venaient te saluer, puis moi, que tu présentais comme madame Y, avec un grand sourire, toi qui l’avais été il y a des années. Rires dans le col de nos pulls. Complicité.

Je venais me réfugier chez toi parfois, pour parler de la vie ici, tu riais parce que tu voyais bien ce que je voulais dire, je relativisais ensuite, parce qu’au fond, certaines choses ne changent pas, mais j’étais moins seule, et toi non plus. Tu saisissais alors, que tu n’étais pas responsable, que la vie était comme ça, que certains cailloux font partie du paysage, mais que nous ne faisons que passer.

Le jour où ta maman m’a adoubée est gravé dans ma mémoire. Je ne sais pas pourquoi les choses se font de cette façon, mais je suis heureuse d’avoir une copine de 89 ans, avec qui nous parlons de la vie de tous les jours et puis aussi de ses souvenirs de gamine, des proches qui nous entourent, des liens qui se font ou ne se font pas.

Ce 31 décembre où tu as culpabilisé après coup, bêtement d’ailleurs si je puis me permettre madame, quand on a invité ta maman et puis son autre copine, la maman de Chéri. On s’était dit, boaf, on sera couchés tôt (le 31 décembre chez nous c’est souvent au lit, écrasés de fatigue que nous le faisons) les mamies seront pressées de rentrer, on ne risque pas grand chose. Les mamies nous ont démontré qu’elles ne sont pas sourdes, qu’elles sont capable de discuter encore près minuit, et de proposer un café à 2 heures du mat quand tu les ramènes à Lanester. C’est un de mes plus beaux réveillons, tu vois.

Nous venons chez toi et chez Denis sans trop savoir qu’elle est notre place. Chéri est un papa qui a besoin. d’être là pour ses fils qui viennent de perdre leur maman, et le vide que tu laisses ne sera jamais comblé. Moi, je pleure quand je pense trop, quand je t’ai vue allongée là, ressemblant tellement à ta maman avec tes cheveux blancs et ta transparence diaphane. Tu es devenue flocon de neige, une étoile si légère qu’elle pourra se poser sur nous au besoin, à la simple évocation de tous ces moments précieux.

Tu avais l’âme africaine. A chaque mauvaise nouvelle, tu mettais en place un plan de bataille, un pas après l’autre, vivre le moment présent, tu allais y arriver et reprendre le travail aussi, tu y tenais. Jamais ta plainte n’allait plus loin que la fatigue, sauf dernièrement quand tu disais que tu en avais marre et que tu voulais être « normale ». Je t’ai répondu, que les gens normaux sont chiants, ça n’a pas suffit.

Hier, A. s’est précipité vers nous, les bras ouverts, en criant Mamitiiii! C’était un bonheur de la serrer contre moi. Tu es là, tellement ton absence est forte, partout, et se crée une sorte de dilution de l’amour qu’on avait pour toi. Il est fluide, il est transmissible, il nous unis tous, par delà les apparences. Je tiens la main de ta maman, en portant dans mes bras ta dernière petite-fille, et je pense à toi.



1 commentaire

  1. Beau, tendre, intime, merci de l’avoir partagé ce texte. Bravo d’avoir pu l’écrire, elle est vivante quand on le lit, je la vois te lire, moi qui ne la connais pas. Transmission, lien, au delà, chagrin, amour.

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