La citadelle #nounou 2/3

C’était drôle à l’époque d’avoir emménagé au Port-Louis. Le seul Port-Louis que je connaissais était celui de l’île Maurice, où j’avais fait un séjour à l’adolescence amoureuse, à l’époque du collège. (Et mes filles voudraient me faire croire qu’elles ne sont pas amoureuses? ).

L’appartement donnait sur le port de plaisance, rue de la pointe. En Bretagne il y a autant de « rue de la pointe » que de beurre dans les gâteaux. Mais il surplombait aussi le bar des pêcheurs et la pizzeria du week-end. Et surtout l’été, à cause de la Citadelle. Ce qui explique qu’on n’y soit restés qu’un an ou deux, j’ai forgotten.

Le matin de la nounou, je tirais mon lait pour fils. J’en faisais un beau biberon. Si je n’avais pas le temps, je prenais dans les réserves au congélateur. La nounou seule, avec le papa, ont donné le biberon à mes enfants. J’ai appris à faire des biberons pour de vrai, avec la poudre et tout et tout, avec mon chéri, il y a deux ans et un peu plus. Et à donner le biberon avec la tétine dans le « bon sens « aussi. C’était assez drôle ayant eu trois enfants, d’apprendre à en faire alors que ma plus petite avait dix ans.

Je prenais aussi les petits pots aux légumes et aux fruits que j’avais fait le dimanche précédent. Tous les dimanches le cuit-vapeur embuait la cuisine, et le mixeur tournait, tournait. Un jour, j’ai pris un blender, un vrai, qui ne casse pas ou se répare.

Puis j’embarquais ce petit monde dans la Clio noire trois portes, et on filait à Locmiquélic. Quel nom étonnant n’est-ce pas? Un voyage à lui tout seul. Locmiquelic. Le retenir et savoir l’écrire. Rue de Kerdreff.

Mais quel est son prénom nom d’une pipe en bois?

Il est midi et je pense à elle.

M’en veut-elle de ne pas avoir donné signe de vie depuis tout ce temps? je me tord la cervelle et les mains, la carriole qui était dans le jardin sous le palmier est-elle aux nouveaux propriétaires? C’est une petite maison, idéale pour un jeune couple dirait l’annonce.

Sur mon mur à babioles, là où j’ai pointé tous mes colliers, bracelets et boucles d’oreilles, il y a un collier en bois, des losanges assemblés qui font une sorte de torque souple. Elle me l’avait offert à un anniversaire. J’avais été touchée : fait-on des cadeaux entre patrons et employés? Sommes nous patrons quand nous avons une nounou parce que nous faisons un bulletin de salaire? Est-elle employée parce qu’elle est rémunérée et déclarée? Ou bien est-elle la femme à qui je confie la prunelle de mes yeux, celle à qui je confie ma vie? Qui est-elle celle qui élève mes enfants? Ne sont-ils que mes enfants ou bien des individus à part entière, éponges prêtes à apprendre de tout le monde, capables de confier leur affection à qui veut bien les choyer?

Qui suis-je pour vouloir m’approprier jalousement ce potentiel incroyable sur pattes, qui suis-je pour penser être la seule à influer sur la vie de ma progéniture?

Alors, nom de nom, je voudrais bien me souvenir de son prénom!

À midi trente mon téléphone émet un son. J’ai les mains dans la farine, et je ne sais pas donner mon empreinte, elle n’est pas reconnue quand j’ai passé trop de temps avec des gants ou bien dans l’eau.

Le choix d’une nounou se fait avec raison.s et surtout sentiment.s. C’est un chemin difficile. Quand tu fais ce choix pour la première fois, souvent ton enfant n’est pas encore né. Ça fait partie de la vie moderne ça, choisir sur des critères potentiels, en ayant rien de concret encore, avant même que l’on sache ce que veut dire « être parent ». C’est une gageure, une tentative, presque pas un choix.

Il faut quelqu’un qui te ressemble mais plus sage, quelqu’un de moins fantaisiste, quelqu’un qui sait déjà. Une citadelle, avec des remparts, une forteresse. Tu voudrais quelqu’un avec de l’imagination mais ça te fait peur aussi car ça peut aller loin, l’imagination. Au final, tu as quelqu’un de fiable, avec de l’expérience, qui s’attache mais légèrement, sans montrer sa souffrance le jour dernier, juste un peu les larmes aux yeux, quelqu’un qui a déjà vécu l’attachement mais aussi les départs, qui soit capable de bon sens, et du rire simple, qui sache s’émerveiller de l’enfance. C’est, de toute façon, ton enfant le plus beau.

« Oui, avec plaisir. Marie-Josée ».

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